Hehdo Littéraire

Parties de chasse...

11 Jan 2017
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Publié en 1972, dix ans à peine après la fin de la guerre d’Algérie, ce roman porte une phrase- titre connotée  de fatalité, de remords, dans la perte gratuite et fortuite de la jeunesse, de ceux qui ont eu vingt ans au moment où il ne fallait pas avoir cet âge de tous les rêves, espoirs et amours. En Algérie un lieutenant d’active et un jeune appelé 2ème classe se sont mutuellement rejeté la responsabilité du meurtre d’un jeune pied noir OAS à Alger. Deux ans après, au cours d’une partie de chasse dans la région orléanaise, l’affrontement des deux hommes tourne au drame. Ce n’est peut-être jamais le moment d’avoir vingt ans. Ce ne l’était certainement pas au moment de cette guerre d’Algérie qui vit s’affronter « les enfants du contingent et ceux de la France d’Outre-mer », ceux qui « faisaient leur temps » et ceux qui « vivaient leur temps »… C’est un de ces tragiques rendez-vous de l’Histoire que le capitaine Royer va revivre, un jour d’ouverture de la chasse, quelque par dans un domaine de l’Orléanais : la rencontre fatale, une nuit à Alger, de deux jeunes hommes qui se connaissaient à peine, mais commençaient à s’estimer. Le voici face à celui qui lui a obéi, qui a tué et qui aujourd’hui accuse. Entre eux, l’incompréhension, la haine et la peur. Car surgit l’instrument de la vengeance. Qui frappera-t-il, du soldat et de l’officier ? En vingt-quatre heures, se joue le dénouement d’une tragédie qui ne fit que des victimes, qui ne savait pas qu’ «  il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » Ecrit à la troisième personne, celle de l’auteur-narrateur, le récit, épousant les lois narratives du genre polar, est construit autour d’un suspens, d’une énigme qui, progressivement, par allusions, puis par petites touches éclairant certains faits à l’origine d’un drame dans les rangs de l’armée française, pourrait paraître aujourd’hui quelque peu exagéré pour un telle mise en scène romanesque. Trois personnages principaux, acteurs directs de la guerre, sont à l’origine d’une « affaire » qui, pour le moins que l’on puisse dire, a jeté un grave discrédit dans les rangs de l’armée française, en opération à Alger, vers 1958. Il y a d’abord Royer, lieutenant d’une compagnie composée de jeunes soldats appelés du contingent qui leur donne des ordres à l’échauffourée, sans parfois mesurer leur portée et leur exécution par ses bidasses. Il est seul, il est pétri par les anciennes valeurs de la guerre, il en fait une éthique et une conception du monde. Mais, la guerre qu’il fait, vit à Alger, ne ressemble pas à celle dont il prend référence, la  Grande notamment qui a eu ses héros et celles plus anciennes, qui sont restées gravées non seulement dans les mémoires, mais sur le fronton de la Nation, de la République. Cette guerre-là, en cette année de 1958, au cœur d’Alger, n’a pas de nom, n’a pas d’ennemis précis. De plus, le lieutenant Royer est un homme seul, il n’a pas connu d’amour avec une femme, une épouse, une petite amie. Il s’est dévoué à une carrière d’officier dont il pâtira. Parmi les soldats de sa compagnie, de jeunes soldats appelés du contingent qui ne pensent qu’à la quille, il y a Marc Brégoud, vingt ans à peine, jeune paysan de la région d’Orléans, dont la famille, des propriétaire terriens, jouit d’une vaste domaine héritée des parents de Mme Brégoud dont Marc, fils unique, est la prunelle de ses yeux, d’autant que son époux et père du jeune soldat appelé en Algérie, est un homme rustre, vulgaire, porté sur la bouteille et sur les femmes des fermes du voisinage. Marc, avant de partir combattre en Algérie avait une petite amie, Anna, s’occupait avec opiniâtreté et amours des terres familiales, bien nourri, de forte corpulence et respecté dans la région bien que ses virées dans la canton ne lui font pas bonne réputation. A Alger, le soldat Marc admire son lieutenant Royer ; dans les lettres envoyées à ses parents, il dit toute son admiration pour cet officier droit dans ses bottes, qui sait avec habileté se faire obéir par ses troupiers auxquels il veut communiquer sa passion des armes, du mérite et de l’honneur. Des lourds colis de victuailles qu’il reçoit de sa mère, Marc en fait profiter Royer au point où celui-ci est ainsi devenu dans la famille Brégoud, le protecteur de son fils chéri, au-delà des lois de la hiérarchie militaire. Royer est un officier d’active alors que Marc est un soldat de 2ème classe qui « fait son temps » en Algérie, entre patrouilles en alerte et permissions dans les avenues ensoleillées d’Alger, embellies de jeunes filles méditerranéennes, élancées, aux yeux bleus, à la chevelure abondante, aguichantes par leurs rires sonores, humides d’embruns de la mer proche. Mais, Marc, paysans dans l’âme, est quelque peu rustre, timide et gauche, voire violent dans ses manières d’aborder les algéroises « françaises » différentes de son « Anna » orléanaise comme lui, restée seule, dans la grisaille de la campagne, à attendre son retour. Autant dire que la guerre, pour Marc, est un « passe-temps » même s’il risque sa vie avec uniforme, casque, P.M, sorties en jeeps, la nuit, avec ses camarades, en patrouilles de surveillance dans les quartiers d’Alger sous le commandement d’un Royer qui n’a de cesse de donner des ordres strictes, surtout en cette période des barricades, après la volte-face de De Gaulle à son fameux « Je vous ai compris » ; mots magiques qui ont fait chavirer d’extase le peuple des Français d’Algérie, les pieds-noirs.Parmi eux, le jeune Jacques Barré, étudiant à la faculté d’Alger, heureux dans sa ville natale, Alger, partageant des moments de bonheur avec sa ravissante petite amie, Annie, algéroise pied-noire, une brune aux yeux bleus, énergique, à la faconde  toute méditerranéenne, frondeuse, déterminée dans ses choix. Jacques a vingt ans, il est le deuxième du nom de la famille Barré, après son frère Jean, engagé dans l’armée française sous un faux nom, Dubard, protégeant ainsi sa famille d’éventuelles représailles, à la frontière algéro-tunisnne, près du barrage électrifié, à Kef-Zeintoun. Le père, riche industriel, est respecté et craint dans l’entourage du gouvernement ; Mme Barré est une épouse docile, qui tremble pour son puiné de fils choyé en ces moments troubles, à chaque fois qu’il tarde à rentrer à la maison, une villa au centre d’Alger, avant le couvre feu. Eté 1958 : Marc en permission fait la connaissance, sur une terrasse d’une des nombreuses cafétérias du centre ville, de Jacques. C’est la première fois que Marc fait la rencontre d’un jeune Français d’Algérie, pied-noir, vingt ans. Il en est tout étonné d’entendre ce jeune homme, Jacques, parler avec passion de sa ville, Alger, qu’il veut préserver coûte que coûte de la maladie et pour lequel la métropole, lointaine, qu’il ne connaît pas, est  d’une grandeur ineffable, protectrice et « mère » de la belle et ensorcelante Alger qui en porte la mémoire des ancêtres qui l’ont bâtie. Mais, entre les deux jeunes hommes, même si tous les deux s’admirent pour leur attachement respectif à leur terre, au sens humus du terme, se découvrent une altérité historique : Marc est venu du continent, soldat appelé du contingent pour lequel l’Algérie est synonyme de guerre, de vie ou de mort, il vit dans une caserne, porte l’uniforme, il est armé. Il y « fait son temps » dans l’attente de la fin de son service militaire ; il obéit aux ordres de son lieutenant Royer et ce pays est un « exil » forcé, loin  de ses terres et forets orléanaises. Pour  Jacques, au contraire, il  y « vit son temps ». L’Algérie, c’est son pays, c’est sa terre et il ne compte pas la céder aux « fellaghas », admirant Marc qui les combat, en principe.  Entre « y faire son temps » et « vivre son temps », il y a non pas seulement une différence d’approches, de points de vue, mais deux mondes antithétiques. Au moment de se quitter, Annie arrive et sans un regard à Marc, enjoint son amoureux à une virée sur la plage. Jacques la présente brièvement à Marc qui en est tout retourné devant cette jeune fille énergique, respirant à pleine goulée tout ce qu’il n’avait pas connu auprès de son Anna. Alors que Jacques note son adresse, Marc ne cherche pas à prendre la sienne, lui signifiant que, une fois arrivée la quille, il ne reviendrait plus jamais dans ce pays. Les deux jeunes gens se quittent dans une certaine animosité d’une camaraderie pourtant sincère et franche ; ils se reverraient, peut-être, on ne sait jamais. La période  1958 – 1960, celle du service militaire de Marc, tant pour le lieutenant Royer et  les soldats  de 2ème classe que pour Jacques le jeune étudiant pied-noir, est celle de toutes les interrogations. Quel ennemi combattre ? Les fellaghas, l’OAS ? Se peut-il, s’interroge Jacques, que l’ennemi se trouve dans le camp  censé protéger sa communauté ? L’armée qui n’a pas répondu aux bruits des casseroles, tire  maintenant à bout portant contre « ses » compatriotes Français d’Algérie qui  n’entendent pas laisser la moindre portion aux mains des « tueurs de Ben Bella » aidés, O, trahison suprême, par une armée aux ordres d’un De Gaulle qui les trahis, celui-là qu’ils affublent du sobriquet « La grande Zohra ». Jacques en est révolté et c’est, tout naturellement, que dans son université, il rejoint les groupes extrémistes de l’OAS, participant au badigeonnage des murs de la capitale, la nuit, défiant le couvre-feu, muni d’un bidon de peinture blanche et d’un pinceau, du sigle OAS, à l’insu de ses parents « Algérie française » dans l’âme, mais pas au point de voir sacrifié leur enfant pour cette cause qu’ils savent perdue d’avance. Que s’est-il passé entre les trois hommes, le lieutenant Royer, le soldat du contingent de son commandement, Marc, paysan viscéralement attaché à ses terres orléanaises de la puissante famille Brégoud et Jacques, pied-noir algérois, étudiant, immergé dans le tissu urbain d’Alger, sa chère « amante » aux pieds marins ? Une « affaire » qui rebondit dans l’ampleur de sa tragédie deux années après la fin de la guerre, « l’Algérie française » étant devenue, comme l’a longtemps espéré Royer, Algérie algérienne. Marc est rentré au pays, cassé, méconnaissable, aigri, ne quittant la ferme qu’armé d’un fusil , gribouillant, à l’insu de ses parents, des domestiques et du voisinage, sur les murs de la vaste propriété familiale, le sigle OAS, on ne sait trop pour quelles raisons. Traumatismes de la guerre ? Signature d’une blessure ? Présence de ce jeune Jacques qu’il a quitté assez froidement lors de leur rencontre sur la terrasse d’une cafétéria ? Ces tags « OAS » instaurent un climat de peur et de torpeur dans le voisinage, inquiétant ses parents qui ne doutent pas un seul instant que ces trois lettres assassines sont de la main de leur cher Marc mais ils ne veulent pas se l’avouer et se tiennent coi, préservant leur fils unique d’éventuelles représailles ou même de solidarités militantes des revanchards d’une cause perdue, celle de « l’Algérie française » perdue mais encore et toujours revendiquée par les anciens « rapatriés » et activistes de l’ex-OAS. Deux années après la fin de la guerre, Royer, promu capitaine, mais « sorti des cadres » muté à Dijon sans l’uniforme, est plus seul que jamais. Cette promotion, Royer la vit comme une sanction de son colonel à la suite de cette « affaire » qui a failli, n’était toutes les précautions prises pour l’étouffer, éviter qu’elle ne s’ébruite, dégénérer en émeutes à Alger. Cette énigme va se révéler dans toute sa singularité et sa tragédie dans le domaine orléanais de la famille Brégoud. Après le retour de  Marc cassé par les deux années de guerre, miné par un secret mal gardé,  grossi en rumeurs dans la contrée, la famille est déchrée.  Marc est un loup solitaire, violent, alcoolique, au grand désarroi de Mme Brégoud qui voit, impuissante, son fils dépérir sans en connaître les véritables raisons, tandis que son époux qui en détient peut-être les clés du mystère, décide d’organiser une grande et mémorable partie de chasse sur ses terres à laquelle sont invitées des pontes de la contrée et de plus loin, dans leur grande majorité d’anciens baroudeurs de l’Indochine et de l’Algérie auprès desquels le vieux Brégoud aime à étaler ses décorations des anciennes guerres à coups de rasades de fines liqueurs et de vins bonifiés dans ses caves. Parmi ses invités, le capitaine Royer dont leur fils ne cessait, dans ses lettres d’Algérie, d’en louer les qualités humaines et la droiture.  Le récit s’ouvre sur l’arrivée par l’autorail de l’officier en civil à Orléans et son accueil dans le domaine des Brégoud  a quelque chose d’angoissant, de lourd dans l’atmosphère quelque peu lugubre du salon faiblement éclairé où Mme Brégoud tricotant et sin époux, le maître des céans tisonnant la cheminée, le scrutent dans un silence mortifère. Ont-ils invité l’officier pour enfin connaître l’ « affaire » qui si brutalement fait de leur fils unique un détraqué d’une guerre au cours de laquelle, une nuit de ronde en jeep, il a obéi aux ordres de Royer à son détriment. Cette séquence sur laquelle repose tout le lourd suspens du roman, déferle ses faits dans les dernières pages du roman au cours desquelles l’auteur alterne la partie de chasse du gibier élevé par le vieux Brégoud et ses nombreux domestiques et la précipitation de l’événement de la guerre d’Algérie. Un autre personnage clé entre en scène, arrive sur les terres de parcours sans y être invité. Ni Royer, ni Marc ne se doutaient un seul instant qu’il est le frère aîné de Jacques Barré,  le jeune étudiant pied-noir d’Algérie, jusqu’au moment où un double drame gâche le dîner somptueux des convives repus, attendant, avant de quitter les lieux, la distribution du gibier. Lors de la chasse, alors que les rabatteurs s’activent et que les premiers coups de feu partent trouant le silence brumeux de la plaine, Jean Barré tire sur Royer. Les cinq douilles déposées sur la cheminée de sa  chambre d’hôte quelques minutes après qu’il l’a quittée pour le diner, comme en un dessein funeste et qu’il avait mises dans sa poche, ont quelque peu freiné l’impact des balles, échappant ainsi à une mort certaine. Il est évacué à l’hôpital. Marc, venu  la partie de chasse sans armes, les mains dans les poches de sa vareuse, apprenant que l’étranger n’est autre que le frère de Jaques Barré, prend la fuite à bord de sa moto. Que s’est-il passé ce jour-là, à Alger, en 1958, lors d’une ronde de la patrouille de Royer dans laquelle le soldat de 2ème classe, Marc Brégoud participait. Leur lieutenant, lors des derniers préparatifs, avait insisté sur le fait que ce n’était  pas une  sortie comme les autres, qu’il fallait être aux aguets et prêts à ouvrir le feu. L’ordre de Royer « tirer sur tout ce qui bouge » après l’entrée en vigueur du couvre-feu était-il donné avec une certaine nonchalance, par habitude guerrière, trop ferme pour des « bleus » qui n’ont pas l’expérience ? Il est vrai que les premiers noyaux de l’OAS sèment la terreur et que le FLN multiplie des attentats sanglants. Alors que sa famille se fait un sang d’encre cette nuit-là, ne voyant pas leur fils rentré à la maison avant le couvre-feu, Jacques n’était qu’à un pâté de maison de la demeure familiale, un bidon de peinture  blanche dans une main et un pinceau dans l’autre, badigeonnant un mur du sigle OA…il n’a pas eu le temps pour la lettre S… : « - Six balles dit Barré. Les jeeps roulant au ralenti fouillaient avec leur projecteur les moindres recoins d’ombre, quand elles avaient pris dans leurs faisceaux un jeune homme en chemisette blanche. Les avait-il entendues venir et croyait-il que, à l’endroit où il se tenait, un pot de peinture dans une main, un pinceau dans l’autre, on ne l’apercevrait pas ? Il peignait la lettre S du sigle O.A.S., quand il avait été surpris par la lumière braquée sur lui. Il s’était retourné en haussant les épaules et en souriant d’un air fataliste. Une jeep, sans que son projecteur le quittât, vira légèrement dans sa direction. Il aperçut, malgré l’éblouissement, les soldats casqués, l’arme à la main. Il leva son pinceau et son pot de peinture, toujours en souriant et, au moment où il s’avançait vers la jeep pour se rendre, innocent et tranquille, un soldat lâcha une rafale. Il eut l’impression d’un terrible coup de poing au creux du ventre qui le plia en deux et le jeta à la renverse, éclaboussé de peinture blanche. Il entendit une voix crier : - Quel est le con qui a tiré ? – C’est Marc Brégoud, mon lieutenant. – Marc…Marc Brégoud songea le blessé. Le chasseur…L’Orléanais… » (p. 194) Le soldat Marc a donc tué d’une rafale de  P.M, cinq balles à bout portant,  le jeune Jacques rencontré un jour d’été sur une terrasse d’une brasserie. Il tient tête à son lieutenant dont il a exécuté les ordres et il n’entend pas assumer seul cette « bavure ». Tout, alors, se précipite. La hiérarchie s’en mêle sous les menaces du père Barré, puissant homme d’affaires, qui jure de faire tomber les têtes responsables de l’ « assassinat » de son fils par des militaires français chargés en principe d’assurer la protection de tous les Français. Paris en sera informé et le scandale mettra le feu aux poudres à Alger. Royer, sur injonction de son colonel,  mute manu militari le soldat Marc en France. Lui aussi, compromis, éclaboussé par cette « affaire », ayant cherché à maquiller les circonstances dans lesquels Jacques Barré a trouvé la mort, a été promu capitaine mais sorti des rangs et muté également en métropole sans honneurs. 

A suivre

Rachid Mokhtari

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