Lorsque le cinéma se révolte

René Vautier, l’image et le son de Novembre

03 Jan 2017
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René Vautier est mort, le 4 janvier 2014, en Bretagne, sa terre natale dont il a toujours revendiqué l’autonomie. Toute sa vie, il l’a consacrée à la lutte contre l’injustice et particulièrement contre sa forme la plus abjecte : le colonialisme. Son engagement, aux côtés des maquisards de l’ALN et pour l’indépendance de l’Algérie, a marqué toute une génération de cinéastes algériens qui se sont inspirés de celui que l’on appelait le Che Guevara du Cinéma.Son film, Avoir 20 ans dans les Aurès, sorti en 1972, est considéré comme un des réquisitoires cinématographiques les mieux élaborés contre le colonialisme. Né dans le giron d’une action libératrice qui a fortement contrarié les desseins coloniaux en Afrique, le cinéma algérien s’est manifesté au monde pour la première fois, sous les youyous des femmes de chouhada célébrant, dans une atmosphère « sonorisée » par le crépitement des balles et tahia El Djazaïr, l’ascension vers les cieux, des âmes ayant accompli leur devoir terrestre. Projeté dans le but de porter, tant loin que possible, l’image réelle d’un peuple aspirant à une émancipation inconditionnée d’une « tutelle » coloniale effroyable, le cinéma algérien ne pouvait donc être que d’essence révolutionnaire. Et il l’a été dans le fond et dans la forme. Sa thématique et ses techniques sont intimement liées à cette quête de l’émancipation qui va jusqu’au sacrifice. En un mot comme en mille, il est bien question d’un cinéma engagé corps et esprit dans la lutte contre toutes les formes d’asservissement. En visionnant tous ces films, réalisés entre 1954 et 1965, une période cruciale dans l’histoire d’une humanité séparée en deux par le Rideau de fer, on comprendrait mieux pourquoi la production cinématographique, identifiée tout au long d’une décennie comme algérienne, n’avait fait l’objet d’aucune mesure conservatoire de la part des critiques ; elle a été vite homologuée au chapitre du cinéma progressiste, pour ne pas dire essentiellement de gauche. Les premiers tours de manivelle, qui avaient abouti à la première réalisation, sous forme de plusieurs documentaires largement diffusés par les télévisions des pays socialistes, n’ont fait que traduire et renforcer l’aspect rebelle d’une démarche initiée par un groupe de fidaï assez bien imprégnés des techniques de tournage cinématographique. Le documentaire consacré exclusivement aux infirmières de l’ALN, sorti en 57, confirme non seulement cette tendance ainsi que l’ouverture d’esprit de ces pionniers, mais prouve, de la manière la plus franche, l’existence d’une tendance moderniste lourde au sein du premier noyau novembriste. Si nous évoquons aujourd’hui le mérite historique de ces baroudeurs, aux rêves grandioses, c’est juste pour montrer une part de reconnaissance envers les véritables pères du cinéma algérien, tous issus des rangs de l’ALN.

Les soldats de l’image

La lutte armée, déclenchée par une avant-garde, ayant su neutraliser à temps les effets paralysants de la redondance politicienne, constitue donc, et sans le moindre doute, la matrice  qui a enfanté ces premiers soldats de l’image dont les noms ont été effacés par l’ingratitude et l’inconscience. Rejoints peu de temps après, par la première équipe de cinéastes composée de René Vautier, Djamel Chanderli, Mohamed-Lakhdar Hamina, Pierre Clément et Pierre Chaulet, entre autres talents, ils ont réussi à donner un nouvel élan à la révolution, en appuyant son impact visuel sur une opinion publique internationale, assez réceptive des échos provenant des « théâtres » où se déroulaient des guerres de libération nationale, menées par des peuples révoltés contre les discriminatoires lois du désordre colonial. Les souffrances monumentales d’un peuple « tailladé » dans son corps et son âme ont été « extirpées » d’un huis-clos criminel, imposé par les Ultras de l’Algérie française grâce à l’apport précieux d’un groupe de cinéastes entièrement dévoués à la cause nationale. Les images d’un peuple en lutte contre l’occupation étrangère ont fini par bousculer sérieusement l’indifférence dans laquelle étaient logés et plongés des millions de personnes en Occident particulièrement. Les réfugiés est le premier court métrage de l’histoire du cinéma algérien. Réalisé par Cécile Decugis, une militante active du fameux réseau Jeanson, formé par des intellectuels français dans le but de soutenir le combat libérateur du peuple algérien, ce film eut le mérite de montrer à la face du monde entier la tragédie algérienne et son corolaire de drames sociaux. Ce qu’il faut savoir, c’est que Cécile Decugis n’était pas n’importe qui. « Bourrée » de talent et engagée politiquement, elle assura pendant des années le montage des premières réalisations de François Truffaut, réalisateur, metteur en scène, acteur, dialoguiste, essayiste et un des protagonistes les plus prolifiques de la Nouvelle vague du cinéma français. François Truffaut a dirigé Isabelle Adjani dans L’histoire d’Adèle H, Jeanne Moreau dans La nuit américaine et Catherine Deneuve dans La sirène du Mississipi ; il a tenu des rôles majeurs dans plusieurs films dont Rencontres du troisième type de Steven Spielperg. Cécile Decugis a travaillé aussi avec Jean-Luc Godard, cinéaste, critique, théoricien du cinéma, et un as du montage ; il est utile de le signaler. En la sollicitant pour le montage de ses films, le réalisateur, d’A bout de souffle, savait ce qu’il faisait. 

Les fidaï aux caméras justes 

Pour de vrai, elle n’était pas n’importe qui ! Et elle allait le montrer à travers son apport et son soutien à la cause du peuple algérien. Le fait de parler de cette dame d’action nous amène obligatoirement à revisiter le monumental héritage cinématographique laissé par une véritable icône du 7ème art et à qui l’Algérie indépendante doit beaucoup. Il s’agit, bien évidemment, de l’inimitable René Vautier. Même si tout a été dit sur l’homme à la caméra juste, il restera toujours quelque chose à raconter, à propos d’un itinéraire exceptionnel accompli par un cinéaste non moins exceptionnel. Un pionnier ; et comment ne le serait-il pas, alors que c’est lui qui a réalisé le premier long métrage du cinéma algérien, un film intitulé Djazaïrouna. Il était secondé par Djamel Chanderli, un des pères fondateurs du cinéma algérien. Le rôle joué par ces hommes et ces femmes fut percutant dans sa portée et son impact sur la prise de conscience, en faveur de l’indépendance de l’Algérie, en France et en Europe. Leurs images ont touché les cœurs et leurs mots ont parlé à l’intelligence humaine libérée des entraves idéologiques et de tous les préjugés raciaux. L’histoire a déjà retenu leurs noms en tant que fidaï et inscrit leurs œuvres au firmament de l’éternité. Ils ont vécu le maquis, et c’est de là que tout a commencé. A l’indépendance de l’Algérie, les cinéastes ainsi que de nombreux intellectuels furent confrontés à un contexte exceptionnel dont la lisibilité n’était pas évidente, et durent rester, en retrait, durant un bon bout de temps, avant de reprendre leurs activités. Ce n’est qu’après 1965, lorsque l’Etat avait repris les choses en mains, que la production cinématographique fit sa mue en tant qu’art et en tant qu’industrie.

Des œuvres majeures

 

En 1965, Mustapha Badie met à l’affiche La nuit a peur du soleil. Les plans, les mouvements de caméra, l’ambiance grave des séquences phares et la sobriété du scénario font de ce film une référence contenant tous les indices révélateurs des tendances techniques et idéologiques de nombreux films algériens. L’influence du cinéma soviétique est présente. En visionnant La nuit a peur du soleil, un cinéphile averti touchera l’ombre d’Eisenstein, dès le défilement des premières images d’un film incarnant, dans le plus pur style pédagogique, un réalisme socialiste au top de sa gloire. La nuit a peur du soleil est un film d’auteur réalisé aux normes de l’époque. Une œuvre géniale qui décrypte, sans complaisance l’évolution de la société algérienne de 1952 à 1962. Il est unique en son genre, au niveau thématique et par rapport à la conception visuelle d’un réalisateur, maître de ses idées et ses images. La nuit a peur du soleil est un film que les nouvelles générations devraient voir et revoir, si elles ont réellement l’intention de « toucher »  les prémices d’un renouveau qui s’annonce, assez timidement certes,  mais qui a le mérite d’exister et d’être là au bon moment. Une fresque historique en noir et blanc, écrite avec une douceur divine et à travers laquelle Alger rejette le voile et étale ses splendeurs ternies par la bêtise et la gloutonnerie. Neuf ans après avoir inscrit son nom, au tableau des références cinématographiques, Mustapha Badie offrira à la télévision algérienne un chef-d’œuvre, un feuilleton triste, réaliste et émouvant nommé Al- Hariq. Une adaptation des plus achevées, selon Ahmed Béjaoui. « Pour le moment, la seule vraie adaptation qui a été fidèle, c’est le feuilleton El-Hariq, l’incendie de Mustapha Badie, mis en bobines à partir du roman de Mohamed Dib. Le réalisateur a pris un roman de la trilogie et il a adapté l’entité du roman. Il a fait 11 heures. Au lieu de choisir, il a préféré tout prendre. Et ce moment- là, il est fidèle. Adapter et choisir c’est trahir… ». Homme de grande culture et critique à l’avis incisif, le concepteur de Ciné-club, l’émission culte que des millions d’Algériens suivaient durant les années, est réputé pour ses jugements justes et équilibrés. En faisant l’éloge du travail accompli par Mustapha Badie, il n’a, en aucun moment, donné l’impression de vouloir l’encenser. Sa certification repose sur une lecture didactique pointue que seul un spécialiste est en mesure de conduire à bon terme. Il est donc clair qu’elle offre des arguments de taille pour la validation d’une œuvre dense au regard triste comme celui de LallaAïni. Une œuvre qui sollicite l’intelligence que les professionnels n’ont pas hésitée à qualifier de majeure.

Des films qui «réveillent»

 

La bataille d’Alger, cette coproduction algéro-italienne, signée par Gillo Pontecorvo, en 1965, qui décrocha le Lion d’or à la Mostra de Venise, en 1966, provoquant la colère de la délégation française, primée à Cannes et nommée aux oscars, dut attendre six années avant d’être programmée normalement en France, tout en subissant une lourde censure jusqu’en 2004, est aujourd’hui classé parmi les meilleurs 100 films de tous les temps. L’étranger, une coproduction algéro-franco-italienne, réalisée en 1966, par Luccino Visconti, engendra pendant des années une sérieuse polémique autour de l’adaptation du roman éponyme d’Albert Camus. Sorti en 1969, le film Z, conçu par le réalisateur franco-grec Costa Gavras, et inspiré d’un fait réel, reçut en 1970, au nom de l’Algérie, l’Oscar du meilleur film étranger décerné par une académie américaine. Claude Veillot, critique fétiche de l’Express, avait écrit à propos du film Z, dans l’édition du 3 février 1969 : « L’efficacité sans complaisance, la démonstration sans pédanterie : c’est le rare équilibre entre le film d’opinion et le film d’action, le cinéma d’idées et le cinéma-spectacle. Cette œuvre noble est une œuvre utile. Z est un film qui réveille ». Sid Ahmed Agoumi et Hassan El Hassani ont été gratifiés d’une mention honorable aux côtés de Jean-Louis Trintignant, Yves Montand et Irène Papas. Et ce n’est pas tout. En 1975, une année charnière et riche en événements qui allaient bouleverser le monde, Chroniques des années de braise, de Mohamed Lakhdar Hamina, un film énorme tourné intégralement en extérieur, à Sour El Ghozlane, Laghouat et Ghardaïa, s’offre la palme d’or au festival de Cannes. Ainsi, Mohamed-Lakhdar Hamina succède à Francis Ford Coppola, un monstre sacré du cinéma mondial, et joint son nom à ceux de Federico Fellini, Luchino Visconti, Orson Welles, Roberto Rossellini et Francesco Rosi.

L’or de Hamina

En 1975, Franco meurt et l’Espagne est libérée, après 36 ans d’une folle dictature ; le Maroc envahit le Sahara Occidental ; Bourguiba est élu président à vie ; Charlie Chaplin est décoré par la reine Elizabeth ; l’Algérie parraine des accords de paix entre l’Irak et l’Iran ; début de la guerre civile au Liban ; la sortie de Wichyouwerehere, Je souhaiterais que tu sois ici, un album qui, malgré son succès commercial, n’avait pas manqué d’attirer les foudres des détenteurs de l’industrie musicale, ouvrir des brèches dans le mur de la conspiration, et communiquer directement avec l’intelligence et l’esprit. Les paroles de Roger Waters et la guitare de David Gilmour réussirent, en plein stress mondial, à creuser des sillons fertiles dans la façon de penser et d’agir de millions de jeunes indignés par les désillusions du « bonheur capitaliste ». En 1975, et aux heures les plus critiques de la guerre froide, la voix de l’Algérie arrivait jusqu’aux oreilles de l’Oncle de tout le monde. Et elle était audible, la voix de l’Algérie ! Cette Algérie qui avait relevé un immense défi en organisant le IVème sommet des non-alignés, en présence des délégations de plus de 100 pays, avant d’obtenir le statut de partenaire à part entière dans le dialogue Nord-Sud. Durant cette année, Alger a obligé Saddam et le Chah d’Iran à s’adresser la parole. Elle a aussi permis à 11 ministres arabes du pétrole de passer les fêtes de fin d’année, en famille, après avoir été pris en otages à Vienne, par Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos ; et elle a abrité des jeux méditerranéens, clôturés en apothéose au rythme de Kassaman et sous la clameur d’un peuple heureux. Pour revenir au cinéma, 1975 vit la sortie de deux films ; Les enfants de Novembre de Moussa Haddad et L’inspecteur marque un but de Zakaria. A l’international, les cinéphiles accueillirent, cette année, avec beaucoup de ferveur, Threedays of the condor, Les trois jours du condor, un film-réquisitoire contre la CIA, réalisé par Sidney Polack et illustré à l’écran par le duo Robert Redford et Faye Dunaway ; et DersouOuzala, un film russo-japonais dédié à la liberté et à l’amitié, réalisé par Kurosawa. En 1975, l’Algérie comptait encore plus de 400 salles dépendant d’organismes étatiques chargés de la production et de la distribution de films, à travers l’ensemble du territoire du pays. 400 salles dont une quarantaine en activité dans la capitale, un chiffre que l’Egypte, pays d’art et de cinéma par excellence, n’avait pas atteint à cette époque !

Le réalisme algérien, l’ombre de l’amertume et la lumière de l’espoir

Il fut un temps où l’Algérie n’avait pas besoin de frapper des deux poings sur la table pour que sa voix soit entendue et écoutée religieusement par les puissants et leurs vassaux. Ah ce bon vieux temps qui sentait le jasmin et la bonne humeur des entre-actes, ce rituel consacré des salles de cinéma d’antan ! Ce bon vieux temps qui nous rappelle des victoires au goût du triomphe « ramassée » par un pays qui, une décennie en arrière, était encore exposé sous le générique de L’Algérie en flammes ! Un pays qui parle avec les grands, sans baisser les yeux. Un pays qui faisait le poids et qui n’a pas arrêté, outre mesure, de faire son cinéma, au sens propre du terme. De Sakiet Sidi Youcef à L’Oranais, les réalisateurs algériens, assistés par quelques amis étrangers, ont filmé des milliers de scènes, immortalisées dans des œuvres innées et pleines de grâce, comme le chant de Himoud Brahimi dit Momo dans TahiayaDidou, ou la complainte de Yasmina dans Le vent des Aurès, ou encore la voix veloutée de Nahla dans Beyrouth dévasté par la guerre civile. Ils nous ont fait rire aux éclats avec  Les vacances de l’inspecteur Tahar, le Clandestin et Carnaval fi déchra. Ils nous ont invités à assister à une plaidoirie simple en faveur des droits de la femme dans Leïla et les autres. Ils ont évoqué le monde rural et sa rigueur, la ville et ses turpitudes et l’exil et sa solitude. Ils ont exploré le dérèglement affectif et sentimental des jeunes dans Omar Gatlato. Ils ont dénoncé l’extrémisme religieux dans Bab El Oued City, Le repenti, Le démon au féminin et Rachida. Ce dernier film a été vu plus de 350 000 fois, sur Youtube. L’Algérie de cette époque avait enfanté Boudjemaâ Karèche, l’ami le plus fidèle de la cinémathèque, Ahmed Bédjaoui, surnommé monsieur cinéma, à cause de son érudition, et Abdou Benziane appelé affectueusement Abdou. B. père de l’emblématique Les deux écrans, une revue mensuelle consacrée au cinéma et à la télévision qui a été un vecteur culturel de première main, de 1977 à 1985, et ancien DG de la télévision. L’Algérie de cette époque avait permis, à Youcef Chahine l’égyptien, d’exprimer tout son talent et ses convictions intimes dans Le retour de l’enfant prodigue, Le moineau et Alexandrie pourquoi. Aujourd’hui, faire la jonction entre ce passé riche et un troisième millénaire  jonché de défis, à gagner ou à subir, relève du domaine du possible. Tout dépend de la manière avec laquelle on compte restructurer le secteur du cinéma. Les compétences et la créativité existent et en « quantité » ; la volonté politique s’affirme de jour en jour dans la bonne direction et des millions de jeunes attendent pour connaître, enfin, l’ambiance tamisée des matinées et des soirées cinéma.

Mohamed Mebarki

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