Hebdo littéraire

Eqbal ou l’égarement du monde arabe

23 Avr 2013
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Il y a des romans qui, au moment de leur parution et, en dépit de l’intérêt qu’ils projettent sur le contexte politique ou culturel d’un pays, passent inaperçus. Mais ils reprennent vie des années après leur parution, dans une nouvelle grille de lecture lorsqu’un événement politique vient remettre à l’actualité les lieux, les personnages et leurs convictions, de cette œuvre. Le roman de Mahmoud Wardany est de ceux-là. « La prairie enchantée » paru en arabe en 1998, et dans sa traduction française en 2007, ne peut se lire en 2013 sans qu’il soit fait référence au « printemps arabe » de l’Egypte, la chute du Président Hosni Moubarek et l’afflux des citoyens égyptiens, du Caire, sur la place Tahrir, lieu emblématique de la révolte. Le roman a pour cadre spatiotemporel la capitale, le Caire, du début des années quatre-vingts au moment où l’Irak envahit le Koweït où des centaines de jeunes diplômés égyptiens allaient chercher fortune. Le récit s’ouvre avec Eqbal, une jeune Égyptienne bien trempée, près de la quarantaine qui, après avoir vécu huit années en Allemagne et sur le point de finir sa thèse de doctorat sur la littérature érotique arabe, et où elle a connu des amours éphémères et un mariage raté, revient au pays en catastrophe. L’Allemagne pour elle, c’est également des années à lutter contre le cancer qui lui a coûté un sein. Ses frères, Ramzi et Choukri lui ont appris la maladie de sa mère dont la mort soudaine n’a pas attendu son retour. Elle revient au pays pour enterrer sa mère et quelque chose d’elle-même. Eqbal Bakri, après des années de grisaille et de solitude à Frankfurt, tente de réoccuper les lieux et d’abord la maison familiale, léguée par un père qui fut juriste et chef de famille autoritaire qui n’a pu survivre à une mauvaise transaction d’un terrain au centre du Caire qui s’est avérée une arnaque, car non inscrit au cadastre. Eqbal, seule, sans enfants, réoccupe la maison familiale avec son frère aîné, Choukri, cinéphile, divorcé avec deux filles, qui, frisant la cinquantaine, ne désespère pas de repartir au Koweit faire fortune après avoir perdu l’argent gagné lors de son premier séjour dans une des nombreuses banques islamiques qui firent florès en cette fin des années soixante. Eqbal renoue ainsi avec son Caire, l’appartement familial dans un immeuble cossu au centre du Caire dont la véranda offre une vue magique et imprenable sur la splendide Citadelle. Elle dépoussière, aère, lave, avec rage l’appartement dans lequel elle sent la présence de sa mère, s’affairant dans la cuisine mais elle est aussi habitée par des fantômes, des chauve-souris qui foncent sur son corps comme des sexes d’hommes la harnachant. Eqbal après quelques jours de réadaptation, retrouve ses marques dans l’appartement et sort à la rencontre de la ville, ce Caire tonitruant qui l’a connue jeune fille, universitaire, rebelle, figure charismatique du mouvement des cellules estudiantines communistes auxquelles le pouvoir d’Anouar Sadat a donné une traque sans merci. Le retour d’Eqbal, huit années après le démantèlement et l’effritement de ces groupes d’extrême gauche composés de jeunes universitaires cairotes, l’échec du mouvement progressiste arabe, permet à l’auteur, par des flash-back, dans les souvenirs ravivés d’Aqbal, de peindre, en connaissance de cause, puisque lui-même a fait partie de ces cellules communistes, la vie tumultueuse des militants qui écumaient les cités universitaires, rédigeaient des tracts, changeaient constamment d’appartements pour échapper à la filature policière. C’est le contexte de la guerre du Kippour, aussi appelée guerre du Ramadhan dans le monde arabe ou encore guerre d’Octobre ou guerre israélo-arabe de 1973 qui opposa, du 6 octobre au 24 octobre 1973 Israël à une coalition menée par l’Egypte et la Syrie. Eqbal en fut l’égérie et la figure de proue, une battante hors pair. C’est au sein de cette mouvance qu’elle a connu son premier amour, Tareq Azzam, un jeune militant qui a fini par jeter l’éponge et disparaître de la circulation. En retrouvant l’ambiance populaire des quartiers du Caire qu’elle connaît comme cette absence d’une partie de sa féminité que lui a volé ce triste pays, l’Allemagne, Eqbal ne désespère pas de rencontrer d’anciennes connaissances qui ont partagé avec elle les folles années de luttes politiques pour lesquelles elle se donnait corps et âme. Elle se souvient particulièrement de cette forte mobilisation sur la place Tahrir qui a connu, en Janvier 1972, après l’accès du président Anouar El Sadate au pouvoir, les plus grandes manifestations des étudiants de l’ Université contre El Sadate, en raison de la hausse des produits de première nécessité, affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre autour de la célèbre « tarte de pierre », le socle d’une statue en construction. Mais, en moins d’une décennie après ces événements, pas une ombre de ses camarades de lutte des anciennes cellules clandestines. Seule Bahiya, sa tante maternelle, qu’elle retrouve, est une ancienne militante communiste arrêtée avec son mari décédé d’un asthme sévère. Elle survit dans un journal dont la direction est basée à Londres comme traductrice de dépêches. Bahiya ne parle plus de ce passé. Elle le cache même à ses jeunes collègues, jeunes filles qui se couvrent la tête d’un voile ; un phénomène qui surprend Eqbal qui, à leur âge, a arraché sa liberté civile et sexuelle. Le Caire qu’elle retrouve n’est plus celui pour lequel elle a vibré, lutté, avant de finir dans ce pays du froid, le sein rongé par un cancer et la vie pourrie par une union sans lendemains avec un Allemand auprès des parents duquel elle n’a pas trouvé grâce pour sa peau trop brune. Elle partage l’appartement avec son frère aîné Choukri qui n’a pas de passé politique. Universitaire, mais gagné par l’exil doré au Koweït où plusieurs jeunes égyptiens s’installent pour faire fortune, placer leur argent dans des banques islamiques avec des taux d’intérêts alléchants quand celles-ci ne sont pas des écrans de fumée, une arnaque boursière, il est obnubilé, à un âge où les gens posent définitivement leurs valises, par un autre séjour au Koweit. Cette fois, avec un atout. Choukri écrit un scénario de film pour la boîte de production qui l’a engagé sur l’Egypte du 19 siècle, celle qui inaugure la naissance du parti nationaliste, en s’intéressant particulièrement au chef de l’insurrection nationaliste, le célèbre Ahmed Urabi né le 31 mars 1841, mort le 21 septembre 1911 , également appelé 0rabi Pacha , était un général et homme politique égyptien qui conduisit la première révolte nationaliste égyptienne contre le pouvoir des Khédives (de la dynastie ottomane) puis contre la domination européenne. Choukri est habité par la construction de son scénario sur la vie et le combat politique d’Orabi, personnage historique mis en contiguïté avec, un siècle plus tard, les luttes et les sacrifices de sa sœur benjamine, Eqbal dont le retour l’a quelque peu contrarié. Divorcé, avec deux filles à sa charge mais qui vivent chez leur mère, Habiba dont il a aimé secrètement la plus jeune sœur, il ne peut plus recevoir sa jeune amie, de vingt ans sa cadette, dans l’appartement familial. Le récit de Mahmoud Wardany a ceci d’original et de puissant : la dimension humaine de ses personnages, souvent jurant avec la morale et les interdits socioculturels côtoie intimement leur intellect. Ainsi, le personnage de Choukri se signale par des variantes d’écriture de son scénario mises en italique dans le texte et entretiennent toujours une relation avec un fait vécu depuis le retour de sa sœur Eqbal. Mahmoud Wardany a réussi là où beaucoup d’écrivains peinent : il a subtilement inséré dans le corps du récit de nombreux extraits historiques, filmographiques tels qu’imaginés par Choukri sur la figure nationaliste, Orabi, de l’Egypte du 19ème siècle et début du 20e dans celle que vit Eqbal depuis son retour au début des années 1980 à la veille de l’invasion du Koweït par l’Irak et dont les retombées sont désastreuses pour l’Egypte. Ainsi, le roman juxtapose trois temps historiques de l’Egypte par le truchement de ses deux personnages : Choukri par lequel naît la figure emblématique du nationalisme naissant, l’irréductible Orabi et sa sœur Eqbal qui se remémore ses années de jeune fille libérée, de la mouvance communiste des années soixante-dix. Un troisième personnage n’est pas à négliger : la ville du Caire que revit Eqbal au bout de son exil. Elle y retrouve son premier amour d’adolescente, Ossama devenu un « Khirti » chasseur de touristes, une expression que ne prononcent pas les Caîrotes en famille tant ses connotations frisent la débauche et la vie des oiseaux de nuit. Plus jeune qu’elle, Ossama l’appelait « Bolbol » et aimait écouter avec elle les chansons vaporeuses de plénitudes amoureuses d’Oum Keltoum. Pourtant, le roman de Mahmoud Wardany n’est pas construit sur le temps historique. Il est fait surtout d’un croisement narratif habilement mené de courts chapitres dans lesquels ses personnages prennent en charge à tour de rôle, une partie du récit par leur « je » respectif. Eqbal, passés les premiers mois de son retour, perd pied dans la truculence du Caire. Ses échecs, frisant la quarantaine, sont insurmontables, fatals : son idéal politique n’a laissé aucune trace, ses amours défaits, l’ablation du sein, une thèse de doctorat inachevée et, dans cet appartement familial, seule, ces squelettes humains qui l’entourent, exécutant une danse nuptiale avant que les chauve-souris ne viennent lacérer son corps, la violer dans le lit maternel, jusque dans un orgasme paradoxal. Grâce à sa tante, dont les enfants ont quitté eux aussi le pays pour des contrées lointaines, elle est recrutée dans le même journal, traductrice de dépêches d’informations à l’eau de rose. Elle trouve réconfort auprès de ses deux nièces, les filles de Choukri. Elle les emmène au musée où elles apprennent le dessin. Choukri rend une dernière fois visite à ses filles et à son épouse dont il est divorcé avant de s’embarquer pour le Koweit, dans sa valise, le scénario de l’épopée d’Orabi. C’est un autre échec pour Eqbal. Car, quelques mois plus tard, Saddam Hussein envahit le Koweït et, depuis, Choukri n’a plus donné de ses nouvelles, disparu. Emmenant ses nièces au musée, Eqbal et d’autres parents apprennent par voie d’affichage que les musées sont fermés. C’est la panique dans les rues du Caire. Les Koweitiens, fuyant la guerre, errent dans les rues du Caire. En se dirigeant vers l’appartement, elle est prise de vertiges, elle oublie l’itinéraire. Et, revoilà cette noria de squelettes qui la traquent, la broient, craquant leurs os et leurs sexes et ces paquets de chauve-souris qui l’assaillent. Vite, se dit-elle, il faut sauver les filles de ce cauchemar. Elle titube. Elle avance, court, serrant les mains de ses nièces, l’appartement n’est plus très loin, mais où est-il ? « La prairie parfumée » est un roman dans lequel la beauté féminine, l’érotisme couple avec l’élégance, l’engagement politique, le courage des idées et l’abnégation d’un idéal. Eqbal en est l’incarnation romanesque…

Bio express de l’auteur

 

 

Né en 1950 au Caire, Mahmoud Wardany a obtenu un diplôme d’assistant social en 1972. Il a travaillé dans ce même domaine dans l’enseignement scolaire de 1975 jusqu’à 1986. Pendant cette période, il a été plusieurs fois arrêté et détenu pour ses positions de gauche. Sa première nouvelle fut publiée en 1968 dans le prestigieux supplément littéraire du journal Al-Messa, dirigé par l’écrivain Abdel-Fattah Al-Gamal. Parmi ses œuvres publiées depuis les années 1980, cinq recueils de nouvelles, dont Al-Nogoum al-aliya (les étoiles hautes, aux édition GEBO, 1985), Fil zel wal chams (à l’ombre et au soleil, GEBO en 1995), Al-Hafl al-sabahi (la festivité matinale, Dar Masr Al-Mahroussa, 2009) lauréat du prix Sawirès pour la littérature égyptienne pour ses nouvelles en 2011. Il compte à son actif six romans : Raëhet al-bortoqal (l’odeur de l’orange, Charqiyat, 1992), Awan al-qétaf (l’heure de la récolte, Al-Hilal, 2003), Moussiqa al-mall (la musique du mall, Merit, 2005), Beit al-nar (la maison du feu, Merit, 2011). Son écriture repose souvent sur la documentation jumelée à une fiction proche du fantastique. Il travaille parallèlement dans la presse depuis 1986 et a participé à la fondation de l’hebdomadaire littéraire Akhbar Al-Adab en 1992.

Rachid Mokhtari

 

Dernière modification le mardi, 23 avril 2013 14:10
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