Hebdo littéraire: L’Entretien

Djida Arab : « Grâce à ma tante Lla Yamina, Cherifa a rejoint la radio vers 1945»

02 Avr 2014
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L’Est Républicain : Parlez-nous de votre entrée à la radio kabyle au début des années 50…

Djida Arab : Je suis née à Ighil Ali, dans la wilaya de Béjaïa. Mes parents sont venus à Alger en 1945 et je suis entrée à la radio en 1951, j’avais six ans, par l’intermédiaire de ma tante LLa Yamina parce qu’elle était la doyenne de la radio dans les années 30. Avant elle, il est vrai, il y avait Lla Ounissa mais cette dernière n’y est pas restée. Elle a juste fait l’intermédiaire entre Lla Yamina et Mme Lafarge. Née et élevée à Akbou dans une famille pied-noir, institutrice, fille d’un militaire, cette dernière a épousé un militaire spécialisé dans les transmissions et le couple était venu s’installer à Alger. Elle parlait couramment kabyle et on l’appelait Lla Tassadith. Les pionnières de la radio Berthezene habitaient déjà Alger. Ma tante, Lla Yamina, y est venue toute jeune. Mme Lafarge a connu ma tante par le biais de Lla Ounissa qui est la mère de Zahia Khelfellah et épouse de l’oncle de Lla Yamina, née Arab.  Mon père, c’est ma tante Lla Yamina qui l’a élevé. Il est devenu orphelin à l’âge de sept mois. Il y a donc ce lien de parenté qui a permis à Lla Ounissa d’introduire Mme Lafarge auprès de Lla Yamina, Lla Zina, une amie voisine de Lla Yamina et d’autres par la suite. Lla Ounissa est la tante Lalla Chérifa. 

Quelles sont les premières voix qui ont fondé la radio kabyle ?

La radio devenue aujourd’hui Chaîne II a commencé avec des femmes. Il s’agit de Lla Yamina, alias Arab Ferroudja, d’Ighil Ali, Beni Abbès ; Lla Zina, Mehdaoui Ouerdia, amie, voisine de Lla Yamina, Lla Lla Zina puis Ldjida Tamuqrant, alias Marbouha Hini, tante de Kaci Tizi Ouzou. C’est vers la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’est arrivée Lla Cherifa.

Puis, il y eut Ldjida Tamuqrant, Cherifa et c’est ainsi que la chorale féminine a commencé. Je suis donc arrivée en 1951 pour l’émission enfantine. C’est LLa Yamina qui m’y a introduite. Nous habitions les hauteurs d’Alger, chemin des Crêtes, au Golf. A cette époque, Mme Lafarge cherchait des écoliers et écolières kabyles pour créer une émission enfantine au sein de la radio située à Berthezène.  Quand je suis arrivée, c’était les ELAK (Emissions de langues arabe et kabyle), rue Hoche. Avant, quand a commencé « Tarbaât lxalat », il n’y avait que la TSF et le groupe de Lla Yamina ne chantait que des « acewwiq ». Elles avaient une émission d’une demi-heure par semaine, le dimanche soir. Ma tante m’avait dit qu’elle partait chaque dimanche à 22h et qu’elle chantait une demi-heure juste pour que les auditeurs entendent l’acewwiq. Puis, comme les chants commençaient à plaire, c’est devenu deux fois par semaine. Ce sont ces femmes-là qui ont ouvert les portes de la radio kabyle. Car avant il n’y avait que la chaîne française. 

Qui dirigeait la chorale féminine ? Lla Yamina, puis Cherifa ?

La chorale se dirigeait elle-même. D’ailleurs, quand, plus tard la chorale fut dirigée par tel ou untel, ça s’est dissipé. Il n’y avait pas de vedettariat. Elles travaillaient toutes ensemble. 

Y avait-il un lien entre la chorale féminine et la chorale enfantine dont vous faisiez partie ?

L’enfantine, c’était une émission hebdomadaire. Il y avait les répétitions le mercredi dans une petite salle qui se situait sous les escaliers de Berthezène juste à côté de la salle Ibn Khaldoun qui comprenait à l’époque deux studios qu’il fallait partager, je m’en souviens encore, puis nous avions les directs car à cette époque, il n’y avait pas d’enregistrement. Ma première chanson était Attas ay sebragh de Slimane Azem adaptée à l’enfantine Attas ay sebragh/ xaqagh f baba atezragh. Je l’ai écrite en 1953, je venais de perdre mon papa. Bien sûr, il y avait les chansonnettes de l’enfantine comme « aqriqouch » composées de mémoire par ma tante, qu’elle avait chantées dans son enfance bien qu’elle n’ait pas eu tellement d’enfance parce que, quand ses parents sont morts, elle n’avait que quinze ans et elle avait cinq frères à charge et c’est elle qui les a élevés. 

C’était ma tante, la poétesse, qui composait les paroles. Elle-même n’écrivait pas ; en revanche, moi, j’ai commencé à écrire un peu plus tôt. J’écrivais mon kabyle à ma façon. Nous avions nos textes et Mme Lafarge en avait des copies et il nous fallait apprendre. De cette enfantine-là, de grands artistes sont sortis des comédiens comme Halit, Djamila, les filles Nabti, filles de la belle-sœur de Lla Yamina, Mimi et Nouara.

Pour moi, au début de l’enfantine, c’était un jeu. J’étais la plus jeune. Je chantais, je tenais même des rôles dans de petits sketches. Pour moi, la radio, ce n’était pas nouveau parce que, par le biais de ma tante, je savais déjà qu’il y avait la chanson mais c’était magique. J’avais même l’impression d’être dans un conte de fées. Je chantais, je participais à des spectacles, tenais des rôles dans des sketches, j’ai fait de la danse classique. 

Mme Lafarge m’avait inscrite dans une école de danse classique au Télemly et grâce à elle je me retrouvais à l’opéra. Tout cela, pour une enfant, c’était un véritable conte de fées surtout que ce n’était pas du tout commun à l’époque pour une enfant algérienne. J’ai eu des professeurs de chant, de vocalistes, M. Ginot et Mme Lionetti qui venaient à la radio.

Dans la chorale, on avait des sopranos, des altos, des voix aussi parfaites les unes que les autres car elles étaient toutes travaillées et avaient de bonnes bases. Mais parallèlement, j’étais à l’école primaire de la Redoute, derrière le Monoprix, école de la Placette jusqu’en 1962. Après, cela devenait difficile. Il fallait faire des tournées artistiques…

Pour la chorale féminine, chacune composait sa chanson. Elle répétait juste une demi-heure avant le direct. C’était en quelque sorte du spontané. Jusqu’aux années 1950, les choristes n’avaient ni auteur ni compositeur. 

L’orchestre appelé « Orchestre de la radio » de Cheikh Nouredine accompagnait-il les choristes ?

Cheikh Noureddine, dans les années 40, avait formé un orchestre qu’on appelait l’Orchestre de la radio avec lequel Lla Yamina et son groupe se produisaient mais elles ne chantaient que ce qu’elles avaient elles-mêmes créé. Les auteurs compositeurs sont venus bien plus tard. Il y eut alors Malek Ahmed qui composait des musiques pour l’enfantine comme « Sbah zik i tafrara » (dans le genre des chansons de Ourida), mais les paroles étaient toujours de Lla Yamina, ou de Mme Lafarge-même. 

A quelle période Cherifa a-t-elle rejoint la chorale féminine de Lla Yamina ?

 Cherifa est arrivée à la radio en 1945. C’est ma tante Lla Yamina qui l’a introduite à la radio par l’intermédiaire de Mme Lafarge. La mère de Cherifa était également une Khelfellah. Le même oncle qui a ramené Lla Yamina à Alger avait également ramené Cherifa puis Hanifa, Ourida, arrivées au temps de Berthezene, Khedoudja, Nouara à la rue Hoche. 

Ourida était la fille adoptive de Lla Yamina qui n’avait pas d’enfant. Fatma Zohra aussi. La chorale de la radio kabyle a été le berceau de toutes les chanteuses devenues célèbres par la suite. La chorale formée par Mme Lafarge s’est arrêtée en 1962, date à laquelle elle est partie définitivement en France. Mais, bien sûr, la chorale a continué. Lors du spectacle que nous avions donné à la salle des Actes au Tunnel des Facultés à Alger en 1952, Hanifa et Cherifa étaient parties à Paris pour représenter la radio. Les autres avaient fait le déplacement par leurs propres moyens. Bahia Farah par l’intermédiaire de son oncle. 

Orpheline toute jeune à Bouira, son oncle l’a emmenée en Tunisie où elle a été inscrite dans une école de danse avant de partir en France. Bahia Farah a intégré la chorale après l’indépendance… elle a essayé de former un ballet (elle était danseuse avant d’être chanteuse). Aït Farida aussi. Je me souviens d’elle avec sa longue chevelure. Elle était très belle. La chorale féminine a duré jusqu’aux années 1990. Lla Yamina a fait beaucoup de figurations intelligentes dans plusieurs films. 

Elles étaient belles.   Elle n’a  pas fait dans le commercial.  Ldjida a arrêté la chanson à la fin des années 50 en raison de ses enfants qui avaient grandi.  Hanifa et Cherifa ont percé car elles avaient eu la chance d’aller en France. Lla Yamina a eu la proposition de partir en France mais elle a refusé. Elles étaient chez elles à la radio.

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