Chroniques dibiennes (14) avec Le sommeil d’Eve (Sindbad, 1989, suite et fin)

Mémoires en lambeaux…

23 Avr 2019
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Dans  Les terrasses d’Orsol, Mohammed Dib s’interroge, d’un point de vue esthétique, dans le corps du texte, sur la manière de dire l’Horreur, par le dévoilement progressif, mystère savamment entretenu par le narrateur, Waed, sur l’existence de la fosse de l’abomination, une crevasse de l’immonde, sur le rivage océanique de la ville de Jarbher dont il est devenu le seul témoin et l’unique testamentaire au regard de l’Histoire tandis que les Jarbhérois en dénient la réalité, se refusent à en parler, lui tournent le dos, mènent, comme si de rien n’était, leur train de vie quotidien, niant, délibérément, cette monstruosité au seuil de leurs demeures, comme le firent les « braves gens » qui ont fermé les yeux et la bouche sur les fours crématoires des camps d’extermination nazis. Avec Le sommeil d’Eve, la même intensité de l’Horreur creuse les deux voix énonciatrices, celles de Faïna et de Solh. Il a suffi d’une parole, regrettable, malencontreuse émise par le père de Faïna qui s’est confiée à lui, un jour, à table, lui avouant qu’elle aurait voulu que Lex, son enfant, eût les yeux marron et le paternel de s’indigner « Quoi ? Comme un juif ou arabe ? ». Faïna relaie, au téléphone, cette réaction inopportune de son père à Solh, ne mesurant pas les traumas et les dégâts psychotiques qu’elle va provoquer chez Solh qui, par ses origines « arabo-juives », marquées par la guerre dans son enfance réveille les démons tapis en lui, depuis l’épisode monstrueuse de la marche forcée des villageois, hommes, femmes et enfants, lui parmi eux, contraints, de transporter dans des brouettes, sous la canicule, les cadavres empuantis des leurs, frères, oncles, cousins, voisins, amis, sous les ordres du lieutenant et de les déverser en bordure de la route, déchets humains, offerts aux rapaces. Il se rappelle aussi ce visage hâve de sa mère dont il a été séparé. Puis, la fuite éperdue, ses blessures avant d’être enrôlé, initié aux armes, entraîné aux rigueurs du maquis, intégré parmi les hommes du djebel par un homme intrépide, celui qu’il qualifie de «Chasseur inconnu » et par le pronom personnel « LUI », mis en majuscule dans le texte comme pour en souligner l’admiration et l’ascendant. L’enfant-maquisard opère alors de sang-froid, avec une intrépidité démoniaque qui abhorre toute règle, toute loi, à tel point que ses compagnons s’étonnent de le voir aussi impétueux qu’excessif dans les mises à mort qu’il programme, décrète, qu’il conduit avec froideur, sans état d’âme ; il n’aurait pas hésité, admet-il, à les supprimer, eux-mêmes, si cela avait été nécessaire. Un kamikaze d’une guerre picrocholine ? : « Et je n’ai fait que ça pendant je ne sais combien de temps. Nous étions deux à attaquer : le Chasseur inconnu et moi. S’il me venait une idée de ce qu’il urgeait de faire, c’est grâce à LUI. Si je me tirais de chaque mauvais pas, je le LUI devais. IL me tenait la main. IL guidait mon regard. Me voyant opérer, les hommes des djebels, dont je partageais maintenant l’existence, n’en revenaient pas. Hardis, entraînés, capables, ils l’étaient tous. Ils l’étaient tant qu’on voulait. N’empêche : ils n’en revenaient pas. Eux-mêmes, je les aurais supprimés si c’avait été nécessaire (pp. 131 -132) L’enfant-soldat, à l’image de Rambo, intrépide, décide de s’attaquer à un pauvre ouvrier agricole et à sa famille, sa femme, son père, un vieillard et ses trois gosses, sous le prétexte qu’il se loue à des colons. Il n’a plus de limites dans sa notion d’ « ennemi » et la « guerre » , pour lui, est un jeu d’enfant ; elle n’impose aucune éthique, aucune responsabilité d’ordre morale. Il n’en veut pour exemple que la scène des brouettes remplies de cadavres de ses compatriotes. Mais l’enfant – soldat, en pénétrant chez le l’ouvrier agricole, ne s’attendait pas à rencontrer le sourire d’un enfant : « Un autre jour, j’ai décidé que ce serait à un ouvrier agricole et à sa famille d’y passer. Pourquoi celui-là ? Il continuait de se louer chez le colon. Nous l’avions plus d’une fois mis en garde. Mais il reprenait toujours le chemin de ces fermes. Alors je lui ai rendu visite. Ils étaient réunis devant leur repas : l’homme, la femme, les trois gosses, le vieillard. Ils ont conservé l’attitude où je les ai surpris. Puis pareillement subjugués par la vue de la mitraillette pointée sur eux, ils se sont levés sans une parole. Aucune parole ne serait de toute façon sortie de leur gosier. Il y avait de  lamentables hoquets du vieux (…) Mais qu’est-ce, les larmoiements d’un gâteux ? () La toute petite, qui n’avait peut-être pas deux ans, m’a souri. J’ai hurlé, j’ai couru vers la porte en tirant au jugé… ». (p. 133) L’ivresse, la frénésie de tuer s’emparent de l’enfant Solh. La folie aussi. Il ne tue plus pour une cause, un idéal tels les « héros de La danse du roi, Arfia la maquisarde et Redwane le fidaï de la Guerre de libération. Il n’en a pas l’âge pour cela, certes. Mais, avec une mitraillette entre les mains, il est capable de toutes les folies, de toutes les morts violentes, aveugles, sans distinction. Qui de ses compagnons maquisards, qui des soldats de l’autre camp sont ses ennemis ? Il ne le sait plus. Il est devenu, avoue-t-il une « calamité » pour ses compagnons. Et lorsqu’un de ses lieutenants le sermonne et lui conseille de rentrer chez lui, après l’avoir désarmé, l’enfant, nu, n’a de réponse, que celle-ci : « Je n’en ai plus, de chez moi ». Mohammed Dib dresse, ici, un portrait d’un enfant soldat tel que produit dans les réalités génocidaires des guerres qui ont dévasté le monde moderne. Solh se retourne sur un pan de son enfance traumatisée par cet épisode de guerre contre lui-même, à force de la voir s’incruster et dévaster le visage de sa mère, sentir la puanteur des cadavres des hommes et des femmes qui furent ses voisins entassés dans ces brouettes, charniers ambulants. Ces paroles meurtrières rapportées par Faïna de son père à propos des yeux de Lex qu’elle aurait voulus marron - « Qu’est-ce que tu dis ? s’est écrié papa. Comme un juif ou un arabe ? » - sont venues telle une rafale de mitraillette, la sienne, qui, tête bêche, se venge de l’horreur des brouettes, de ce lieutenant qui a donné l’ordre lors de cette marche funèbre sous la canicule, aux villageois de vider les cargaisons des corps décomposés charroyées en bordure du chemin. Et maintenant, des années après, cette parole, ces mots, ces propos, ces insanités venues du lointain, transitant de père à fille, de Faïna qui trouve des circonstances atténuantes à son père qui les a proférés d’instinct, en somme rien de bien méchant, et surtout pas un acte délibéré de racisme fût-il larvaire. Pris dans le tourbillon infernal d’une guerre qui ensauvage son enfance et la précipite dans les abysses de la démence, Solh a franchi les frontières de l’inhumanité. Il est insensible, imperméable à toute parole qui eut un zeste d’humanité. Symboliquement, il reconnait que « les nôtres », « mes compagnons », « notre lieutenant », « mes propres frères » autant que « les autres » ( l’ennemi) pouvaient trembler pour leur peau tous tels qu’ils étaient face à lui, être désemparé, la mitraillette prête à tuer aveuglément, les grenades aussi prêtes à être dégoupillées et lancées sur « les gens », frères ou ennemis, comme ça, c’est « au-dessus de ses forces » avoue-t-il. Est-ce le Chasseur inconnu, celui auprès duquel il a fait ses premiers apprentissages du maquis, qu’il désigne par «  Le Chasseur Inconnu » - LUI – Il en lettres capitales, qui lui a inoculé le venin de l’idéologie d’une guerre aveugle, qui fait table rase de toute loi, de toute foi en l’homme, en l’humain ? « Mes derniers doutes se sont évanouis lorsque parmi les nôtres d’aucuns ont cru devoir, rien que ça, me surveiller. Ils n’avaient pas entièrement tort, ceux-là, je le reconnais. Ils pouvaient trembler pour leur peau, et aussi les autres. C’était au-dessus de mes forces, je ne savais plus résister à la tentation d’envoyer les gens voir s’il y a un monde meilleur (…) J’étais devenu une calamité pour mes compagnons (…) Un beau matin, notre lieutenant m’a tenu sous un long, très long regard, avant de me conseiller de filer. – Où ? ai-je dit. – Chez toi. – Quel chez moi ? Je n’en ai plus, de chez moi. J’ai pourtant décampé sans demander mon reste. Ils m’ont toute de même envoyé des balles me chanter aux oreilles leur vicieuse chanson. Mes propres frères. Ils m’avaient déjà confisqué ma mitraillette. Juif, arabe : pourquoi n’aurais je pas été cet enfant, Faïna… ? ». (p. 134) Solh pouvait-il alors retrouver, adulte, un « chez lui » en l’amour de Faïna ? Faïna revenue à Méricourt, proche « géographiquement » de Solh, en est plus éloignée, plus angoissée. C’est Solh, cette fois, qui prend le relais de la partition « moi qui ai nom Solh », dans le même procédé discursif, tantôt s’adressant au lecteur, tantôt s’adressant à Faïna, de ses propres angoisses aussi mêlées à la prostration, au silence démentiel s’accaparant progressivement de Faïna. Pourtant, Faïna fut si heureuse d’avoir fait quitter son pays de froid pour venir occuper la maison française de Méricourt dont ils avaient, son mari Oleg et elle si longtemps attendu l’achèvement des travaux. Lorsqu’ elle y arrive, avant que Solh ne prenne la parole, c’est l’attente de Solh, tout proche, qui l’habite et l’obsède. Tout proche, de l’autre côté de la rue, pensait-elle : « Pour la première fois, je quitte mon pays sans regret. Il me tardait de m’engager sur le chemin qui me ramènerait à Solh. Pourquoi nous avons tant attendu pour entreprendre ce voyage : je ne sais pas. Je préfère ne pas me rappeler pourquoi (…) À Méricourt. Nous trouvons une maison qui n’est qu’un chantier (…) Notre vie va passer en attente (…) Je pense : ‘’Il est de l’autre côté de la voie ferrée’’ et puis je pense :’’ Il attend là-bas parce qu’il n’a pas mon adresse’’ et encore : ‘’ Pauvre Solh (…) Que ne viens-tu, Solh ? Je suis si neuve. Tu sais, la terre après une grande pluie… ». (Chapitre V. Faïna au paysage, pp. 88-89) Dans la voix de Solh, le mathématicien, Faïna est plus réelle mais aussi tellement fragile. Il est rempli de toutes les angoisses de Faïna. Il est revenu à Pohjan mais son absence fantasmée, idolâtrée par Faïna eût été préférable à ce retour qui a précipité Faïna dans les gouffres d’elle-même. Elle est internée dans une « maison de santé ». Il évoque lui aussi, les souvenirs d’une tranche de vie avec Faïna à Paris, à Méricourt où, avec Oleg et Lex dans cette maison inachevée, manquant de tout confort, sans chauffage, sans cuisine, un lieu d’errance, elle rôde dans un jardin en friche, un lieu abandonné alors qu’elle l’avait voulu celui de la fixité, d’un cocon, demeure si proche de Solh : « Je l’ai donc rencontrée, trois semaines environ après son arrivée, dans ce bois loqueteux, parsemé de détritus, de Méricourt. Puis je suis retourné la voir deux jours plus tard. J’ai trouvé une femme qui faisait peur à voir. Mon premier réflexe a été de rebrousser chemin, de prendre la fuite, disparaître. Ne pas regarder ça. Le visage, un masque de craie. Le corps. Ce corps svelte : alourdi, affaissé sur lui-même. Je suis resté. Elle n’a pas bougé de sa chaise. Un sourire collait au masque, plus horrible qu’une absence de sourire. ( Chapitre II, Le masque au sourire, p. 141) Faïna n’est plus que l’ombre déchiquetée d’elle-même. Un fantôme après avoir été un « elfe » à ses côtés. Paris sur leur pas devient la ville des hallucinations du poète saturnien, Gerard de Nerval ou encore les lieux brumeux du film « L’année dernière à Marienbad » du cinéaste Alain Resnais ou « La traversée de Paris » de Claude Autant-Lara. Des venelles, des quartiers aveugles, poisseux de prostitués, des banlieues froides et plus loin, des villages froids de propreté, des paysages clôturés, alignés, presqu’artificiels. Il lui fait revisiter Versailles, Paris, lui fait remonter le cours du temps, celui de leur amour de jeunesse, en repassant tous deux, dans les hôtels et les restaurants, témoins de leurs fougues d’antan. Mais, Faïna n’est plus Faïna de Solh. Lui, Solh, mène maintenant une autre guerre, celle de vaincre les démons qui lacèrent la mémoire de Faïna qui part en lambeaux. Lui aussi, n’est-il pas plus « absent » que Faïna dans cette déshérence d’eux-mêmes ? Ils ont perdu leur voix, l’écho de leur voix et Solh tente de faire reculer la bête, le silence rocailleux qui les cerne : « …Après cela, après cette sortie…eh bien, il n’y a rien eu de changé dans l’état de Faïna (…) Le corps alourdi, les traits brouillés, les mouvements rares et lents, le regard éteint, Faïna était redevenue cet objet qui se détournait, nous repoussait. Ses traits s’animaient pourtant un peu lorsque j’entrais chez elle, le matin. Un éclat fugace ravivait ses yeux, qui brillaient. Mais elle ne tardait pas à reglisser dans sa torpeur, à s’y défaire de son corps et de son âme. De nouveau, elle n’était plus présente que dans une inviolable absence. Et je me retrouvais là-devant, n’y pouvant rien, désemparé, les mêmes forces qui disposaient d’elle, disposant de moi. Je me remettais à lui parler, je ne me résignais pas. Je refusais de laisser son silence faire et nous vaincre. Ce silence, cette brume plus résistante qu’un roc… » ( Chapitre II, Le masque au sourire, p. 171 -172) Dans ses bouffées délirantes, elle a pourtant des éclairs de lucidité : elle supplie Solh de concentrer toutes ses pensées pour elle, de ne penser qu’à elle, sa voix, alors, se brisant dans un râle : « C’est lors d’un de ces retours de conscience qu’un médecin accompagné d’infirmiers est apparu, dans ses discours, avec ses propres parents. Elle m’informait, et son ton se faisait sombrement ironique :’’ le docteur va me faire quelque chose ‘’. Puis elle a crié ‘’Il ne faut pas ! Je ne veux pas !’’ Et à propos de ses parents ‘’Ils croient comprendre ce que j’ai’’ J’ai interprété : comprendre qu’elle traversait une crise de démence... ». ( Chapitre III. L’Ombre cardinale. p. 182) Faïna est internée à Pohjan dans une clinique. Solh est à ses côtés. Oleg aussi, impuissant. Elle délire. Elle ne sait si elle a aimé Solh, si vraiment elle a vécu cette histoire, si seulement c’était un conte d’un Loup et d’une Louve à l’appel de la forêt : « Elle ne savait pas qu’un loup allait venir l’enlever, et à présent elle le sait ( …) Elle retournait quelquefois prendre, ou essayer de prendre sa place auprès de ses enfants, auprès de son mari. Faire comme avant, revivre une vie de femme humaine. Elle ne tenait plus en place en guère de temps, elle ne pouvait pas, ne l’endurait pas. Le Loup lui manquait, le désir du Loup était plus puissant. Son cœur battait plus fort pour lui. Et elle partait le retrouver (…) Et tu es devenue, avec moi, de plus en plus louve (…) Faïna ? Louve ? ( Chapitre IV. La fiancée du Loup, pp. 220-221) Faïna et Solh mènent chacun sa guerre contre les démons. De ne pouvoir communiquer par la perte progressive de la parole humaine, Solh, enfant-soldat durant la guerre ; Faïna écartelée entre une vie rangée, mère d’Alex et épouse d’Oleg, mais amante de Solh au-delà de l’amour existentiel, ils deviennent les héros d’une prosopopée Faïna-Louve et Solh-Loup qui se flairent, se lacèrent de leurs crocs d’amour. La louve habite les forêts enneigées ; là son cri fait fondre les glaciers, là, le sommeil d’Eve n’est pas de tout repos dans ce conte fantastique tandis que le Loup porte encore les stigmates de la méchanceté de l’homme qui a ensanglanté sa tanière. Dans une prose poétique au souffle vertigineux qui emmène le lecteur dans les labyrinthes d’un amour hors du commun entre deux amants qui se confessent dans leur nudité animale et leur Voix si profondément humaine dans ses déchirements. Leur incommunicabilité naît-elle de leur géographie contrastée? C’eût été si simple qu’elle soit à ce niveau que l’on qualifierait de « primat végétal ». Or, Faïna et Solh ont décloisonné les barrières raciales, linguistiques, géographiques et les lieux quêtés sont en eux, dans leur dévorante passion poétique que seule la puissance onirique et fabuleuse de Mohammed Dib sait rendre dans l’envôutante et passionnante puissance de leur dit.

Rachid Mokhtari

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