Alain Ferry : « Ma source algérienne ne s’est jamais tarie ».

24 Mai 2018
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Dans cet entretien, Alain Ferry, Prix Médicis, Seuil 2009 pour son roman-essai Mémoire d’un fou d’Emma, revient sur son premier écrit des origines  El-Kous. Ethopée d’un pied-noir paru aux éditions du Seuil en 1978. Dans cet entretien, Alain Ferry, Prix Médicis, Seuil 2009 pour son roman-essai Mémoire d’un fou d’Emma, revient sur son premier écrit des origines  El-Kous. Ethopée d’un pied-noir paru aux éditions du Seuil en 1978.
L’Est Républicain : Relire aujourd’hui El-Kous. Ethopée d’un pied-noir, près de quarante ans après sa publication, est-il une exhumation d’une archive littéraire ou au contraire un ressourcement actif à une histoire intime et collective toujours présente ?
Alain Ferry : Après l’article que vous m’avez consacré, c’est d’abord pour le livre un réveil ; il dormait comme une marmotte dans le terrier d’oubli où il était caché. C’est vous,  qui avez mis un terme à cette longue hibernation. Pour mon histoire personnelle, sa source algérienne ne s’est jamais tarie, son débit coulant plus ou moins vif selon les moments et les intermittences du cœur. Comme un homme a en lui tous les âges qui successivement furent les siens, l’enfant et l’adolescent que je fus à El-Kous me saluent de temps à autre, et sans que personne m’entende, je leur réponds affectueusement. Grâce à eux, je mourrai mal en point et diminué par l’érosion des ans, mais avec dans l’esprit, peut-être, un grain de ma jeunesse. C’est sans doute folie que de croire cela. Pour la dimension collective de l’histoire franco-algérienne, j’espère que notre nouveau Président pourra lui faire du bien.

Vous qualifiez, une décennie à peine depuis votre départ d’Algérie - au moment de l’écriture du livre El-Kous, de « passé perdu » alors que le retour au passé en est le sens même ?
Je ne me rappelle plus le contexte où j’ai pu employer dans le livre cette expression. Je me dis parfois, avec Proust, que les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. La mémoire, parfois volontairement activée, permet d’y revenir. On s’y retrouve, ce n’est qu’au-dedans de soi-même, mais on y respire le parfum des orangers plantés à El-Kous derrière l’étable, on y écoute la voix qui nous appelait pour le goûter ou pour manger la soupe, et c’est la voix de notre mère. La mienne s’appelait Rosette.

Le lieu emblématique, El-Kous, évolue dans le récit. C’est d’abord un espace clos, sécurisant, familial, celui de votre enfance, puis, à mesure que l’histoire s’emballe, il devient une sorte de fortin, un bunker,  avant sa déflagration. N’observez-vous pas une sorte de recul par le fait que vous le cherchez, non pas  dans la nostalgie mais dans une multiplicité de faisceaux de créations intellectuelles et artistiques ?
Si la culture, les lectures que nous faisons et les réflexions qu’elles induisent ne nous permettent pas de prendre du recul par rapport au réel et à ses pépins qui sont quelquefois terrifiants, à quoi bon leur consacrer une grande part de notre vie ? L’art n’est pas un anti-destin parce que c’est toujours la mort qui gagne dans les civilisations naturellement mortelles, mais ses phares augmentent notre clairvoyance.  Un nazi a pu dire à Pablo Picasso, près de son Guernica : « C’est vous qui avez fait ça ? » ; et quand Picasso lui a répondu « Non, c’est vous ! », le nazi a pu comprendre quelque chose de cette repartie, s’il n’avait pas l’entendement bouché par le sable sale de son idéologie.   

Comment expliquez-vous ce double mouvement qui sous-tend le texte :  d’une part, la recherche du passé  d’El-Kous par sa rhapsodie d’ images sensitives et, de l’autre, sa quête dans l’ intemporalité des grandes œuvres de l’esprit ?
C’est le souci que doit avoir l’écrivain qui œuvre, malgré ce que je viens de dire sur l’art, pour n’être pas un journaliste. Le journaliste fait un métier indispensable, mais en général ce qu’il écrit vaudra moins demain que ce qu’il vaut aujourd’hui. Pour « durer », le regard de l’écriture veut saisir dans l’immédiat éphémère son phosphore d’universalité. Un poème a sa circonstance. S’il n’a qu’elle, il s’affadira ou s’éteindra bientôt.

L’érudition dont vous faites preuve (re) donne-t-elle du sens au passé d’El-Kous ?
L’érudition a ses adeptes, mais aussi de farouches adversaires. Un érudit, comme son nom l’indique, est moins rude, moins brutal, que celui qui ignore la bibliothèque ou qui voudrait casser du livre. Ceux qui en Algérie voulaient « casser de l’Arabe » n’avaient pas lu Augustin ou Montaigne : j’en mettrais ma main au feu, ma main à plume, s’entend. L’érudition m’a aidé à deviner que mon El-Kous avait vocation à persister sous la forme d’un livre dont il serait le titre.

La scène dans laquelle votre père évoque Camus, enfant de la région bônoise,  clôt le récit-essai. N’est-elle pas toujours d’actualité dans le champ littéraire des deux rives ?
La culture française aime bien les binômes, Descartes-Pascal, Corneille-Racine, Voltaire-Rousseau, etc., Sartre-Camus. Je crois avec Diderot que notre véritable conviction n’est pas celle dans laquelle nous ne varions jamais, mais celle à laquelle nous revenons le plus souvent. Entre Sartre et Camus, personnellement, c’est à Camus que je reviens le plus souvent. Comme lui je suis convaincu que la justice est notre mère.

Quels liens dans le titre de l’ouvrage entre « Ethopée » et « pied-noir » ? Entre ce que vous qualifiez de « jardinières d’images » et une identité elle-même « jardinière » d’Exodes, disent les historiens ?
Le colonialisme était de nature à aboutir à l’exode des pieds-noirs. Éthopée est un mot, un peu érudit, de la vieille rhétorique française. Jeune, à vingt ans, je me suis rapatrié sans drame dans la langue française que m’avait enseignée M.  Lhuillier, à l’école communale de garçons, à Morris, qui maintenant s’appelle Ben M’hidi. C’est dans la langue française qu’El-Kous peut revivre sous l’espèce d’un bouquin, ce bouquin que  vous avez trouvé à Alger, chez un bouquiniste.

Ces deux écritures, au moment de la parution de l’ouvrage, ne se retrouvent pas dans les autobiographies d’écrivains pieds-noirs dominées par la gravité de l’Eldorado perdu et les complaintes victimaires ?
J’ai peu lu les divers et nombreux auteurs qui ont évoqué leur passé algérien. Sans doute, ou peut-être, pour laisser à mes souvenirs leurs couleurs, et même leurs saveurs. En Algérie, à El-Kous, mon père était un ouvrier. Il est né à Barral sans l’avoir demandé. Il a quitté El-Kous par la force des choses. Ce fut le mouvement de l’Histoire. La posture victimaire n’est pas la mienne.

Plus d’un demi-siècle depuis la fin de la guerre, une nouvelle génération de romancières et romanciers français, née après 1962, s’accapare de la guerre d’Algérie par ses traumas générationnels. (Jean-Noël Pancrazi, Louis Gardel, Sylvain Prudhomme, Annelise Roux, Anne Plantagenet….) Quel est votre avis sur la question ?  
De ces auteurs, je n’ai lu que Louis Gardel. Dans son cas – j’ai aimé naguère sa Baie d’Alger –, le verbe s’accaparer n’est pas approprié. Je crois qu’il a le même âge que moi.

Vous avez reçu en 2009 le prix Médicis pour votre roman -essai Mémoire d’un fou d’Emma dans lequel le narrateur trouve raison de vivre dans l’immensité de l’œuvre de Flaubert mais ne s’exprime qu’en « citations », en écritures épigraphiques comme dans El-Kous. Éthopée d’un pied-noir… ?
J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’expliquer, parfois pour m’en moquer moi-même, mon goût pour les citations. Je l’ai fait par exemple dans mon roman intitulé La mer des mamelles, qui ne traite pas de l’Algérie. Mais pour citer un auteur qui a bien parlé de l’Algérie quand j’étais élève au Lycée Bugeaud à Alger en 1959, et qui a pris en Algérie un grand nombre de belles photos qui sont désormais, partiellement, offertes à la connaissance du public – il s’agit de Pierre Bourdieu –, je dirai avec lui : « Citer, c’est ressusciter ».

Biobibliographie de l’auteur  
Alain Ferry est né en 1939 à Bône, Annaba, en 1939 d’un milieu familial modeste ayant vécu  dans une ferme viticole d’El-Kous. En 1966,  il devient professeur agrégé de lettres classiques dans la prestigieuse école de Saint-Cyr  où il a enseigné pendant plus de trente ans et dans les écoles préparatoires à Normal Sup où il eut comme élève Antoine Compagnon, Pr émérite au collège de France présentement. En 2009, il a reçu le prix Médicis pour son roman-essai Mémoire d’un fou d’Emma, inspiré, par ses nombreuses citations dont l’auteur est passé maitre en la matière,  du célèbre roman Madame Bovary de Gustave Flaubert. Dans ses deux plus récents romans Le Livre de Marie-Anne (Editions des Equateurs, 2014) et Le Fils d’Etienne ( Apogée, 2014), Alain Ferry évoque le passé algérien avec lequel s’ouvre son œuvre littéraire remarquée et remarquable par l’érudition qu’elle porte dans le ciselage des mots.

Promenades : L’Afrique littéraire des années 2000
Mutt-Lon, Pepetela, Manuel Rui, Nii Ayikwei Parkes,  peignent dans leurs romans respectifs, l’Afrique des années 2000 partagée entre ses valeurs traditionnelles et l’agression d’une modernité ambiguë, dans laquelle la corruption, l’opportunisme font florès.  Humour, ironie, voire sarcasme donnent à ces récits la forme d’un conte fantastique.  Dans Ceux qui sortent dans la nuit,  Mutt-Lon (Grasset 2013) son auteur, opte pour une Afrique de la sorcellerie, celle des « ewusus », des êtres surhumains qui hantent les nuits, ayant le pouvoir magique de  l’invisibilité, de la lévitation, du pouvoir à remonter le temps. Alain Nsona, le personnage principal, veut venger sa sœur. Pour cela, il s’initie au voyeurisme et devient  lui-même un» ewusu». Mais le récit est encombré de descriptions techniques sur la lévitation et son intrigue est vite diluée dans une sorte de moralisme entre une Afrique moderne ( on ne sait en quoi elle l’est) et celle des «ewusus» d’une Afrique magique des Totems.,Avec L’Esprit des eaux (Actes Sud, 2002), Pepetela, son auteur,  deux récits sont mis en contiguïté: l’un est effondrement, poussière, guerre, corruption à Luanda, capitale angolaise; l’autre, poétique, immémorial,  mythique, aquatique, qui donne son titre au roman. Le récit poétique en italique est celui d’une fée africaine subjuguée par la déesse Kiandra, esprit qui gouverne un ancien lac enseveli sous les décombres, les ruines, la famine, la corruption. Carmina, l’héroïne, n’a rien d’une Cassandre. Jeune femme sans scrupule, épouse d’un homme, Evangelista qui se réfugie, via le net, dans ses « voyages » historiques des guerres entre Carthaginois et Romains, Carmina plonge sans état d’âme dans le système politique en plein effondrement, flaire les affaires, se porte candidate aux élections. C’est une femme pragmatique, opportuniste.  Alors qu’à Luanda les immeubles s’effondrent un à un sans faire de victimes, les habitants planant dans les airs, Carmina, elle, est en pleine ascension. Tandis que le monde d’en-haut s’effondre, devient poussière, le monde d’en-bas, souterrain, celui de l’ancien lac sous le marché de la ville Kinachichi entend reprendre sa géographie originelle. Un imaginaire très fort, un symbolisme de haute facture. De même, dans le roman de Nii Ayikwei Parkes intitulé  Notre quelque part ( Zoulma, 2014),  deux mondes s’affrontent, si proches pourtant un de l’autre, à Accra, au Ghana, ville où travaille Kayo, médecin légiste. Dans un village de brousse, des restes de corps humains sont découverts dans une case. Les anciens s’en remettent au destin et à leur flair débonnaire alors que Kayo, dépêché sur les lieux, entend mener une enquête scientifique.  A Accra, où la nouvelle arrive, c’est une affaire d’Etat pour laquelle Kayo, le héros, va vivre des situations rocambolesques et être victime de la corruption du pouvoir politique qui l’utilise. Récit à plusieurs tons et genres, ce roman Notre quelque part fait se rencontrer le monde ouvert de la science et celui clos des traditions, avec humour et humanisme  Porc épique, de Manuel Rui (Dapper, 1999)  est une satire,  un pamphlet politique loufoque, comme son titre l’indique jouant sur le nom de l’animal « porc-épic ». Un porc destiné à l’élevage et à la revente par une famille nombreuse devient l’objet de tractations, de machinations et de coups fourrés entre cette famille, les enfants surtout, et les représentants locaux du pouvoir politique qui deviennent objet de moquerie dans l’immeuble où résident les protagonistes, la rue et l’école, lieux emblématiques de la vie politique et sociale. Mais le récit, dépassées les premières pages, semble redondant. Les notes de bas de pages, nombreuses, éclairent le lecteur sur l’histoire politique d’une Afrique gangrénée par la corruption; ce qui altère du  récit son autonomie  humoristique. De plus, l’animal «le porc» peine à représenter «un bestiaire» idéologique et politique. Sans doute, en raison du fait que l’auteur a voulu écrire un pamphlet à messages. Ces romans ont été sélectionnés par l’association Terres solidaires qui promeut la littérature africaine d’auteurs vivant et écrivant en Europe en vue de la réédition d’un roman retenu par un jury composé d’écrivains, de journalistes, de critiques littéraires. Cette association est en relation avec des maisons d’édition maghrébines et africaines susceptibles de rééditer un des romanciers en lice.

Rachid Mokhtari

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