Jules Roy, Marie Cardinal et Catherine Rossi

Algérie : Paysages tourmentés

15 Avr 2018
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L’Algérie pré-1954 a nourri nombre d’autobiographies romancées d’auteurs français qui se retournent sur leur enfance vécue « là-bas » où elle est restée depuis l’exode. Ces évocations, pour beaucoup, contrairement aux apparences, ne versent pas dans la nostalgie ni ne nourrissent une quelconque rancœur. Elles imprègnent les récits qui la peignent tantôt d’une volonté de clore une histoire familiale, tantôt d’un humour solaire pour affronter les solitudes de l’exil et tantôt d’une poétique du retour réel ou symbolique pour débusquer les mémoires englouties par le temps, sentir les jardins quittés mais jamais oubliés, et se laisser bercer par cette enfance qui ne reviendra plus hanter celles et ceux qui l’ont vécue loin d’elle.   

Brûlures et fêlures
Le volume V de la saga Les Chevaux du soleil de Jules Roy,  Les âmes brûlantes  embrassent  la période algérienne allant de 1910 à 1915, alliant la grande Histoire, celle de la première guerre mondiale, et les histoires intimes de la chronique familiale, autobiographique de l’auteur, celle du scandale de Mathilde ( sa mère) qui a trompé son époux le gendarme Koenig avec l’instituteur Dematons  dont elle aura un fils, Hector, dit zizi (l’auteur), né de ce scandale et de « cette salissure » familiale qui le marquera à vie. Cette période de tous les bouleversements de la famille Paris, la branche familiale de Jules Roy, voit l’émergence d’une nouvelle ère propice, écrit l’auteur, à un changement de mentalité des indigènes qui, à l’annonce des menaces de la guerre 14, si disent prêts à verser leur sang pour la France, notamment Belkacem, l’instituteur indigène, ancien élève de Dematons qui apparaît sous la plume de Roy dans un pédantisme outrancier, voulant être plus Français que les Français, en développant des thèses  pour une assimilation « heureuse » confortée par le climat de ferveur « tous pour la patrie ! », slogan clamé par  les Arabes et les colons fermiers dés l’annonce de la Grande Guerre. Enfant, « zizi » quitte la maison de Fort-de-l’Eau pour aller jouer au soldat, « s’engager » en compagnie d’un camarade arabe  dont il se moque.  C’est le déferlement vers Alger, en carrosse, à pieds, en attelage, en voiture,  indigènes et petits colons confondus qui se dirigent dans une grande liesse vers Alger pour s’inscrire dans les bureaux  de « recrutement ». La grande question que se posent les colons réfractaires à l’assimilation des Arabes est celle de savoir s’il faut accepter que les indigènes soient enrôlés au front pour défendre la France, auquel cas leur sang versé serait le même en sacrifices  que celui des Français ; ce qui mettrait en péril la suprématie de la « race blanche » et surtout pousserait les autorités politiques à revoir leur copie du code de l’indigénat. Un indigène peut-il clamer « mourir pour la Mère Patrie ! » alors même qu’il n’en est que l’esclave ?  L’instituteur Dematons, son fils ainé Robert, né du premier lit et qui s’apprête à une brillante carrière militaire, et même les femmes des deux tribus, les « Paris » et les « Bouychou », ne supportent pas l’insolence de ce Belkacem, l’indigène intellectuel qui se dit être l’exemple parfait d’un indigène assimilé, naturalisé qui se sent pleinement Français, lui qui a fait ses lettres classiques à l’Ecole normale de Bouzaréah et parle un français châtié et sans accent. Ce débat, exacerbé par la première guerre mondiale, occupe une place importante dans ce volume V Les âmes interdites, l’avant-dernier tome de Les Chevaux du soleil de Jules Roy. Pourtant, sur le terrain, la  réalité est tout autre. Des fermes de colons sont attaquées, et à Meftah une femme voisine des Paris a été retrouvée égorgée chez elle.  À Aïn Taya où l’instituteur Dematons est directeur d’école, Zizi est devenu Hector. Il est un temps pensionnaire chez les Jésuites pour rentrer dans les Ordres, mais il opte en définitive pour une formation militaire à l’exemple de son demi-frère Robert. Tandis que la branche familiale de l’auteur tient son rang de « colons » décidée à défendre la ferme et les terres de Meftah des Arabes, se méfiant même de leur garçon de ferme, Meftah-fils, les Bouychou, eux, la famille du gendarme, ex-époux de Mathilde, la mère d’Hector ( l’auteur) connaît les premiers mariages « mixtes » de leurs filles avec des indigènes. La venue à Alger de Napoléon III est fêtée en apothéose et donne des ailes à Belkacem le « naturalisée » gonflé à bloc. Seize ans plus tard, le 4 mai 1930, Alger célèbre la commémoration du Centenaire de l’expédition à l’hippodrome du Caroubier par un grand défilé de l’armée d’Afrique. À la deuxième compagnie du 1er Tirailleurs, le sous-lieutenant Hector Koenig (l’auteur) vient d’apprendre que sa cousine Marguerite dont il s’est épris a épousé Hassane, instituteur indigène à Larba. Zizi, devenu Hector et Hector devenu le sous-lieutenant Hector Koenig et ce dernier, Jules Roy, a fait toutes ses études au séminaire d’Alger. Il éprouve pour le sergent Boualem beaucoup d’estime et une sympathie voisine de l’amitié, sans plus. Il naît à l’amour pour Marguerite et après huit ans d’internement au séminaire, l’armée lui procure les grandes lumières de la liberté. Mais il porte en lui une fêlure. Comment admettre que celle qu’il aime, sa belle cousine Marguerite, a épousé un Arabe, Hassan, fût-il instituteur ? Pour Mathilde, sa mère, Marguerite n’est qu’une « roulure » qui s’est exclue de la famille. Belkacem, pour sa part, rumine le symbole de la naturalisation qui est au cœur de la politique algérienne de la France depuis 1915 dont un certain Ferhat Abbès, en ses débuts dans la politique, se fera le chantre. Le vieux colonel Griès dont le petit- fils se retrouvera aux premières lignes avec son bataillon dans les maquis des Aurès, dès après la déclenchement de la lutte d’indépendance algérienne, meurt, et avec lui c’est toute une génération des premiers officiers de la conquête de 1830 qui disparaît à la veille de la première guerre mondiale.  Hector Koenig, alias Jules Roy, en est-il l’héritier ?  Le volume VI qui clôt la saga Les Chevaux du soleil, Le tonnerre et les anges  place d’emblée le lecteur dans la Guerre d’Algérie, et l’auteur ne manque pas de faire le lien avec son reportage brûlot intitulé  La guerre d’Algérie (Julliard, 1960).  Dans ce dernier volume de la saga, Jules Roy construit trois sous-récits alternant dans le corps narratif du texte : le retour de De Gaulle à la tête du pays, ses promesses faites aux pieds-noirs puis sa volte-face ; les barricades du 13 mai 1958 et, dans le même temps, dans les Aurès, le jeune fringant capitaine Griès amoureux d’une indigène lettrée de la Casbah irrédente, livre son dernier combat absurde contre les maquisards de l’A.L.N. dans les Aurès.  Ce volume qui clôt la saga d’une « Algérie française » romancée où s’interpénètrent chroniques familiales, autobiographie et moments- clés de l’évolution de la politique coloniale et ses désastres de la conquête ( 1830, 1857, 1871) abonde à l’excès du terme « Arabe » dont l’auteur semble se délecter des sobriquets racistes «  tronc de figuier », « bicots » qui ne sont pas mis entre parenthèses dans le texte. Par cet excès à outrance d’une terminologie dont l’auteur aurait pu faire l’économie, ce dernier volume semble s’opposer à l’enquête de dernière minute de Jules Roy en Algérie durant l’année 1960, en résonance avec l’appel à la trêve d’Albert Camus.

Un humour à la Twain
Cette période de l’Algérie pré-1954 a nourri plusieurs autobiographies romancées, telle celle de Norbert Multeau, auteur de  Paul et Kader  (Ed. Télémaque, 2009).  Le récit se déroule dans un village colonial, Rimbaud, à Berrouaghia, cœur brûlant de l’Algérie, en 1954, à la veille du 1er Novembre. Avant le sang, les larmes et l’exode,  c’est la fraternité et le rire, rire gouailleur et salace des enfants des deux communautés, indigène et pied-noir qui partagent, dans ce village oublié, la même existence famélique faite de survies, d’enfants tapageurs qui coursent les jeunes filles du patelin, jouent de mauvais tours au facteur et au gardien de la petite gare ferroviaire d’un train fantôme, écument les rives de l’oued où ils se volent les vêtements, rentrant nus au village. Paul et Kader grandissent en frères dans les pires moments préludant à la guerre, ils son assoiffés de vies et d’avenirs et veulent quitter ce maudit village où l’ennui et le soleil pétrifient le quotidien. Ils tentent une aventure au sud algérien dans les champs pétroliers où, pour se faire recruter, ils inventent une histoire, Kader racontant à qui veut l’entendre auprès des contremaîtres qu’il est un parent à Ali Mellah, l’officier de l’A.L.N venu du Djurdjura pour organiser les maquis de la résistance au Sahara et que, s’il est recruté avec son ami Paul, il assurera aux Français de la base sécurité et fortune. Mais ils sont démasqués. Les deux compères reviennent à Berrouaghia, aussi pauvres et affamés au grand dam de leur vieille mère respective. Les deux voix, arabe et française, se répondent avec une verve irrésistible malgré les atrocités de la guerre et les jalousies entre les deux amis pour l’amour d’une même femme.  Frédéric Musso, l’auteur de Martin est aux Afriques (Ed. La Table Ronde, 1978), souligne dans un article sur ce roman : « Un vrai et grand roman sur l’Algérie. Un thème d’une audace rare dans le genre humour à la Twain, appliqué au malheur. Le bled, l’ambiance, la nature, des personnages étonnants…C’est une tragédie avec un ton parfaitement original, une marche vers la mort en riant… »  

Carnet du retour au pays natal
Le roman de Marie Cardinal, dans la lignée des Mots pour le dire et de Autrement dit,  Au pays de mes racines suivi de Au pays de Moussia (Grasset, 1980, Poche, 1989), est un livre de la mémoire, un carnet du retour. Vingt cinq ans après son départ d’Algérie, Marie Cardinal évoque ses souvenirs du pays natal, de la ferme familiale qu’elle ne veut pas revoir une fois arrivée avec sa fille à Alger, au coeur du Printemps berbère d’avril 1980  dont ne parlent pas les journaux officiels du F.L.N ; elle évoque son lycée, sa première communion sans nostalgie. Elle va à la rencontre d’une nouvelle Algérie, son pays et se revendique algérienne auprès des femmes, mères au foyer ou universitaires qui viennent la rencontrer dans son hôtel. C’est une Algérie autre et pourtant la sienne car elle y retrouve « les odeurs, les gestes, les rythmes qui lui étaient familiers, les gens, la mer, sa mer ». Marie Cardinal a ainsi renoué avec l’enfant maintenant apaisée, euphorique qu’elle fut en cette œuvre d’évocation et de réconciliation malgré un regard critique sur les couacs de l’indépendance, la répression du mouvement du Printemps berbère, la léthargie des nouveaux maîtres du pays, elle se le permet car c’est son pays. Deux époques, deux mondes. Marie Cardinal les évoque dans ce roman du retour par fragments  à travers le prisme de ses souvenirs d’enfant pied-noir dans ce récit émouvant de son premier voyage de retour au pays de (ses) racines depuis qu’il a cessé d’être, depuis une vingtaine d’années,  département français pour prendre une place souveraine parmi les nations du continent africain. Dans ce voyage qui la guérit des fantômes de son enfance, de la maladie de sa mère, morte  d’un cancer du manque d’Algérie en exil, Marie Cardinal s’est faite, ainsi, accompagner par sa fille Bénédicte Ronfard, qui donne à son tour en fin de volume les impressions ressenties dans Au pays de Moussia, ( Moussia étant le prénom algérien, algérois de sa mère). Elle écrit dès les premières lignes : « ça  cafouille  un peu dans ma tête. Liste d’attente… J’ai failli rater cet avion. Me voilà en route pour Alger, coincée entre deux regards braqués sur mon stylo qui ne pourra, par conséquent, qu’écrire des banalités. Je pense à Moussia…Je suis la seule de ses trois enfants à n’avoir jamais mis les pieds là-bas. Me demande qui je vais trouver, qui est Moussia à l’endroit d’où lui vient ce prénom. Qui sera Bénédicte face à elle, face à tout ce passé qui ne lui appartient pas, et qui pourtant l’a nourrie… » (p. 199) C’est avec appréhension que Marie Cardinal a préparé ce premier voyage du retour. La femme et mère qu’elle est et l’enfant qu’elle fut restée « là-bas », vont-elles se retrouver ou au contraire se livrer une autre guerre, remuer le couteau dans la plaie, dans une altérité entre l’exode et la permanence ? C’est dans ce dédoublement (mère de retour et enfant jamais partie d’Alger) que le journal de voyage de Marie Cardinal (mai et juin 1980) est construit : «  Depuis que j’ai décidé de revenir à Alger, beaucoup de personnes m’ont dit : - Tu verras, tu vas être déçue, c’est tout petit -. Or je n’ai pas trouvé Alger petite, je l’ai même trouvée plus grande que dans mes souvenirs. C’est le cimetière que je trouve petit. Dans ma tête il était immense, un dédale d’allées, un interminable éparpillement de caveaux sur un terrain escarpé. Je me laisse guidée par la petite fille qui venait ici, le cœur gros. C’est son cœur qui alourdissait  sa marche, c’est lui qui rendait cette montée interminable. Aujourd’hui mon cœur n’est pas gros, et j’ai pris l’enfant dans mes bras. Elle m’indique le chemin : - tourne là, prends cette allée, monte jusqu’à cette chapelle, il  y a un raccourci par là…- C’est vite fait, la tombe est là, je n’en reviens pas. Dans la mousse qui a envahi la dalle, je lis clairement : CARDIN… (…) Quel repos, quelle paix ! Je ferme les yeux. Le silence… » ( p. 126).  Christine Arnothy, femme de lettres et journaliste (1930 – 2015), auteure entre autres de J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir  ( Ed. Fayard, 1955) qui raconte son histoire, jeune fille durant la seconde guerre mondiale, écrit dans sa postface à ce roman de Marie Cardinal : « C’est avec une pierre blanche qu’on devrait marquer cette confession d’amour à la ville blanche. Flou, transparent, scintillant, gris-rose, ce livre du mal du pays, de cette douleur que les Allemands définissent avec le célèbre mot «  Heimweh », ce livre est mon Cardinal préféré. »

Jardins bônois
Le roman de Catherine Rossi, Et la lumière en ces jardins  (Ed. Chèvre-feuille étoilée, 2009), pictural, gorgé d’odorants jardins andalous, est le récit très introspectif des destinées croisées de deux familles horticoles dont l’une est une dynastie de peintre dont fut le grand-père de la narratrice, Léonce, qui, lors de son voyage, de Bône à Bousaâda sur les traces de Nasseredine Dinet, ne revînt jamais auprès de son épouse, alors enceinte du père de cette narratrice qui, par cette quête florale et picturale, héritière de l’inestimable legs moral des tableaux de Sorolla, de Majorelle, de Dinet, de Frantz Halls, vécus de l’intérieur, reste admirative devant l’acharnement de son père, le fils de Léon, à faire vivre un figuier dans une terre inhospitalière. Elle, Djenane, au prénom prédestiné, la fille de cet héritier-là qui n’a pas connu son père emporté par une crue d’oued sur la route de Bousaâda, rappelant la mort tragique d’Isabelle Eberhardt, retrouve à Paris, des années plus tard, l’ancien enfant qui lors de l’exode de ses parents, a pris, dans le sauve-qui-peut, une vieille mallette dans laquelle, sous les tubes de gouaches, il a découvert une lettre du grand-père de la narratrice informant son épouse du retard qu’il prendrait pour quitter l’hôtel de Bousaâda, en raison du mauvais temps. Et grâce à elle, la petite-fille de ce couple de pieds-noirs amoureux de la luxuriance de leur jardin bônois et de la magnificence de l’Alcazar de Séville, cet enfant, devenu un homme à peine plus âgé qu’elle, remet la lettre oubliée dans la mallette à l’épouse, la grand-mère de la narratrice ; lettre qui va emmener cette dernière de l’autre côté de la Méditerranée, dans ce pays de ses grands-parents, qu’elle ne connaît pas, qu’elle aime déjà, qu’elle peint déjà, parce qu’il fait partie de son héritage alors que le porteur de la missive en a été exilé auteurtout jeune, depuis si longtemps. Djenane, c’est autant de jardins aimés, jardins perdus, disparus, mais pas oubliés. Fidèle à ce père dont la missive courte n’est jamais arrivée à son épouse, le fils de Léonce, le père de la narratrice lui aussi disparu qu’elle admire et qu’elle aime, a réussi à faire survivre en Champagne, un  exotique petit figuier dans un climat bien rude pour lui. Ce livre, testament de la transmission de la mémoire, est composé de trois récits-jardins : le présent de narration de la vie de la narratrice dans le contexte  politique de la Palestine occupée, du récit mémorial de ses grands-parents en Algérie et des paradis de ces jardins qu’elle a su faire siens. Ce roman de la polyphonie est préfacé par Manuelle Roche, auteure de plusieurs ouvrages sur le M’Zab, de photographies sur la Casbah d’Alger Algérie, mes yeux, de Un jardin parmi les flammes, roman consacré à la ville du Caire en 1517, et d’une nouvelle  Et chevaucher la nuit  illustrée par Rachid Koraïchi. Ces œuvres de la mémoire, de la transmission, permettent, aujourd’hui, de recueillir avec sérénité et curiosité littéraire, des trajectoires de vécus ignorés dans les livres d’Histoire. 

Rachid Mokhtari

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