Les Imaginations du sable, roman d’André Brink (Ed. Stock, 1996, 1997, pour la traduction française)

Littérature sud-africaine : L’insoumission

12 Avr 2018
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Polyphonique, le roman « Les Imaginations du sable » se décline en trois tableaux d’écritures qui s’y alternent dans un mouvement poétique qui les harmonise. Tandis que s’approche l’échéance des premières élections libres multiraciales et démocratiques, celles du 27 avril 1994 remportées par l’A.N.C. de Nelson Mandela qui de vint le premier président noir, un événement bouleverse un district proche de la ville du Cap : la Maison aux Oiseaux baptisée Sinaï de la matriarche,  fort connue et respectée dans la région et de plus loin encore, Ouma Kristina, centenaire, a été le théâtre d’un incendie criminel qui a ravagé l’une de ses ailes. L’aïeule, grièvement brûlée, a été évacuée à l’hôpital et les médecins et les infirmières qui la veillent se préparent déjà à annoncer sa mort aux siens. Cet événement dramatique précipite le retour de sa petite-fille exilée à Londres où, jeune étudiante, elle a milité au sein de la résistance à l’apartheid au coté de Sandile, l’une des figures politiques de l’A.N.C. en exil. Âgée de trente-trois ans, Kristien qui revient au pays pour être au chevet de sa grand-mère, n’a pas perdu la flamme de sa lutte contre l’apartheid mais aussi pour les droits des femmes sud-africaines qui, même au sein de l’A.N.C., restent victimes d’un machisme outrancier. Sa sœur aînée Anna,  l’ayant  reçue chez elle, est quotidiennement victime de la violence de son époux Caspel qui, depuis l’incendie de la Maison aux Oiseaux, redouble de haine envers les noirs des townships où, avec son commando surarmé,  il sème la terreur. Anna,  par peur des représailles de son époux, ne se confie pas à sa jeune sœur  Kristien. L’aïeule, Ouma Kristina, ses deux petites-filles, Casper l’époux d’Anna sont afrikaners, des blancs qui restent dans l’expectative quant à l’issue des premières élections multiraciales et démocratiques du pays qui vit ses dernières heures sous le régime de l’apartheid.
Bulletin des urnes, Voix de la mémoire Pourtant, les actes racistes, ceux de Caspel et les attentats qui ébranlent la ville du Cap, n’ont pas cessé et semblent même se durcir à l’approche du grand rendez-vous électoral qui va changer la destinée du pays et du monde libre.  Autour de cet avènement politique,  gravite chacun des membres de cette famille : l’aïeule qui, même entre la vie et la mort, a la mémoire intacte, plus forte que son corps décharné et mangé par les flammes de l’incendie ; Anna sa fille aînée, qui, soumise à un mari despote, vit en retrait du cœur battant de la ville du Cap s’apprêtant à accueillir des délégations de l’A.N.C. pour préparer l’échéance électorale lors de leur tournée dans les townships ; Kristien est la seule à être au cœur des événements intimes, ceux de sa propre histoire et de l’Histoire du peuple sud-africain dans sa diversité raciale et culturelle. Le pays qu’elle retrouve n’est pas celui qu’elle a quitté onze années auparavant, sous le régime fantoche de l’apartheid contre lequel elle n’a cessé de militer dans la clandestinité. Elle prend conscience que son retour au pays est déterminant pour la vie de la Maison aux Oiseaux où elle est née, a grandi, où sa mère, Louisa, grande planiste, est revenue pour mourir, après avoir parcouru le monde, adulée sur les grandes scènes musicales européennes et résisté elle aussi à la montée puis à l’apogée du nazisme. Kristien, la battante, n’a pas perdu sa féminité ; elle a quitté Michael son époux resté à Londres et, secrètement, elle espère revoir son premier amour, l’énergique militant Sandile, l’une des figures de proue de l’A.N.C. qu’elle a connu, aimé, dans les amphithéâtres d’une université londonienne. La première victoire dès son retour au pays natal est d’avoir tenu la promesse faite à sa grand-mère, Ouma Kristina, d’être à ses côtés ; la centenaire  craint de mourir à l’hôpital, hors de sa chère Maison aux Oiseaux où, dans l’immense  jardin, elle a aligné toutes les tombes de la lignée des femmes ancestrales et préparé la sienne. De retour à la maison, inanimée, Ouma Kristina, veillée jour et nuit par une infirmière et ses « domestiques » Jeremiah et son épouse Tui, est recroquevillée dans un lit de fortune, dans une chambre  près de la  cuisine, dans l’aile de l’auguste bâtisse échappée à l’incendie.  Tous les oiseaux, un instant dispersés depuis son absence, se frottent les ailes et veillent sur leur maîtresse qu’ils ne sont pas prêts d’abandonner une nouvelle fois aux mains des médecins et des croque-morts. Dans de brefs instants de lucidité, émergeant d’un profond sommeil, résistante, muette, aux multiples douleurs du peu de chair cramoisie sur ses os, l’aïeule  a la lucidité d’appeler Kristien pour, dit-elle entamer avec elle, un long et urgent travail : celui de la succession, de l’héritage avant qu’elle ne sombre définitivement dans l’au-delà. L’ex-exilée de Londres a à peine eu le temps de s’imprégner des odeurs d’enfance, d’y retrouver, intacts, les lieux familiers, du moins ceux auxquels, dans sa prime jeunesse, elle avait la permission d’ accéder, que l’aïeule, défiant toute l’armada des soins, des appareils branchés à son corps presque invisible, tenant tête à la mort qui lui est familière, exige d’elle d’être le scribe de sa mémoire séculaire. Elle explique à sa petite-fille préférée, Kristien, que l’héritage qu’elle entend laisser ne concerne pas la Maison aux Oiseaux ni la ferme, ni ce qui reste de meubles anciens, mais un bien plus précieux, inestimable qui, s’il n’est pas transmis alors qu’elle agonise, disparaîtrait à tout  jamais. La vieille sur le trépas, du fond de son lit, sous le regard inquiet de son infirmière et dans ses brefs moments de lucidité passagère, demande à sa petite-fille d’acheter un carnet et de transcrire son testament oral sur les origines familiales brouillées qui vont bouleverser Kristien. Ouma Kristina lui révèle d’abord les secrets de la cave de la Maison aux Oiseaux où étaient enfermées des femmes de la tribu nées de relations incestueuses ; et, dans son récit aussi bouleversant que scandaleux qu’elle livre à sa petite-fille à chaque fois qu’elle émerge de son coma, des grands-pères deviennent pères, des oncles maris, des tantes sœurs ; une lignée de scandales que la cave du Palais a étouffés durant de longues années. Elle lui indique également quelques chambres restées secrètes dont celle à la porte bleue, la sienne, restée soustraite des regards de Jeremiah et de Tui, où elle a entassé, depuis son enfance, près d’un siècle durant, ses effets personnels, ses serviettes hygiéniques, ses robes collectionnées lors de ses voyages à travers l’Europe, au temps de sa carrière d’artiste peintre, les miroirs des femmes de sa lignée ancestrale et, surtout, le cercueil, le sien, qu’elle avait préparé et dans lequel elle a enfoui des tas de linges dépareillés. Puis, la matriarche entame, entre les séances des soins quotidiens administrés par l’infirmière, de longs voyages mnémoniques dans l’histoire familiale par des portraits saisissants d’ancêtres femmes qui, depuis le 19ème siècle, lors du Grand Trek, la grande migration de la tribu des Boers ( des colons blancs)  qui, du rivage, s’enfonce à l’intérieur des terres inhospitalières, crues inhabitées jusqu’à leur rencontre avec les populations noires autochtones dont les Zoulous avec lesquels ils partageront des territoires et créeront une nouvelle race, métis et afrikaners.

Les mille et une nuit de la Maison aux Oiseaux
Ouma Kristina livre ainsi à sa petite-fille  le récit de la vie de neuf générations de femmes qui les ont précédées. Neuf générations de rebelles qui tissent les mille et une nuits de l’Afrique du Sud. De Kamma, métamorphosée en arbre, à Lottie, disparue à la recherche de son ombre, de Samuel qui étrangla son mari dans ses cheveux, à Rachel, enfermée dans la cave, peinte de fresques scandaleuses et ineffaçables, ces destinées prises entre légende et histoire incarnent l’insoumission des femmes à la brutalité coloniale et raciste. Leur héritage ? C’est, pour Ouma Kristina et l’auteur, un imaginaire commun à tous, Blancs et Noirs, enraciné dans le même amour de la terre africaine. Cette histoire des origines que raconte Ouma Kristina est consignée dans les carnets de Kristien, insérés dans le roman, s’y alternant, dans des passages plus ou moins longs, avec l’actualité du moment; des tranches de vies de femmes ancestrales aux aventures épiques qui confèrent aux « Imaginations du sable » la beauté du « réalisme magique » du prix Nobel sud-américain, Garcia Marquez dans, notamment, son fabuleux conte  « Les funérailles de la grande mémé ». L’ensemble des récits transcrits par Kristien, ayant redonné de l’énergie à la mourante, couvre la période allant de 1831 ( seule date indiquée dans le roman) à celle de son présent de narration, les élections présidentielles historiques de 1994 qui consacrent en quelque sorte avec apothéose, toutes les lignées familiales faites, défaites, refaites dans la mémoire prodigieuse de la Femme- Soleil, Femme-Oiseau, Femme-Miroir qu’est Ouma Kristina. La matriarche arrive au terme de son long voyage dans la mémoire familiale avec ses scandales, ses joies, ses peines, ses femmes d’anciennes tribus Boers et Zoulous, vivant nues, maîtresses des Eaux aux périples déroutants, aux progénitures issues d’incalculables unions jusqu’à celles des temps modernes, intellectuelles, artistes peintres, écrivaines, musiciennes ayant sillonné le monde du 20ème siècle, fidèles à elles-mêmes, à leur désir de liberté et d’émancipation. La Maison aux oiseaux est, ainsi, héritière de leurs beautés qui ont fait agenouiller  les hommes,  de leurs créations, de leurs luttes pour le triomphe de la justice, de la paix et du bonheur de l’humain quelles que soient sa race, sa religion et sa langue. Au bout  de cette longue et pénible transmission de la mémoire de l’histoire familiale et du pays tout entier, Ouma Kristina refuse la visite des médecins qui, alertés par l’infirmière, veulent ramener ce qu’il reste de souffle en elle à l’hôpital.  La Maison aux Oiseaux, dépourvue d’une aile ravagée par l’incendie criminel, est visitée de fond en comble par l’exilée de Londres qui tente de joindre son époux Michael mais, secrètement, elle est transportée de joie diffuse à l’idée de revoir Sandile, son premier homme, ayant appris par l’un des avocats testamentaires des biens d’Ouma Kristina, lui-même ancien militant de l’ANC,  qu’il est rentré au pays et qu’il fait partie de la délégation du parti de Nelson Mandela dépêchée au Cap  pour préparer d’ores et déjà la formation  du nouveau gouvernement du pays. La Maison aux Oiseaux n’est pas au bout de ses surprises et de ses mystères. Lors de ses inspections des chambres restées secrètes, Kristien, la nuit, remontant les escaliers menant à la cave de tous les mystères, est surprise de voir face à elle un homme noir, inconnu, blessé, saignant de la tête, un couteau à la main. C’est lui qui prend peur ; il apprend à Kristien qu’il est soupçonné d’être, à tort, l’auteur de l’incendie et qu’il est recherché par la police et par un commando d’hommes blancs qui lui ont donné la chasse. Kristien comprend que cette traque porte la signature de Caspel, le mari violent de sa sœur Anna. Elle cache l’homme traqué dans la cave durant toute la battue du commando de Kaspel. Les événements se précipitent à la veille du scrutin historique du pays. Kristien, alors qu’elle venait de quitter le fuyard innocent de la cave,  est empoigné par Caspel éméché, venu faire une ronde autour de la Maison aux Oiseaux. Il tente de la violer comme il avait essayé de le faire près de quinze ans auparavant, le jour même où il allait célébrer son mariage avec Anna. L’homme de la cave se précipite et arrache sa protectrice des mains de Caspel qui prend la fuite. Le lendemain, Kristien reçoit sa sœur le visage tuméfié. Caspel l’a battue. Anna confie enfin à sa jeune sœur qu’elle veut divorcer et que, cette fois, elle  ne reculera pas.  Mais Anna repart chez elle pour s’occuper des enfants et les mettre à l’abri des coups de folie de son époux despote. Ouma Krisitina exige de Kristien de ramener de la chambre bleue son cercueil, de le nettoyer et de le poser près de son lit. Elle lui demande de l’essayer, ce que fait Kristien sans sourciller . L’aïeule demande qu’on l’y dépose et, c’est du fond de son cercueil qu’elle raconte la dernière histoire, brève celle-là, qui clôt son testament de la mémoire familiale puis elle sombre dans un coma profond.

Oraisons ailées
En ville, Kristien rencontre enfin Sandile, son premier amour d’exil londonien. Il est là, devant elle mais si accaparé par ses tâches politiques au sein de la délégation de l’A.N.C, au Cap pour différentes consultations dans les townships en vue de la formation du nouveau gouvernement du pays. Il l’accompagne jusqu’au seuil de la Maison aux Oiseaux et, sans effusion, s’excuse de ne pas avoir du temps pour elle; les destinées du pays l’accaparent. Autour de Kristien, tout s’écroule. Elle est seule dans la Maison aux Oiseaux ; l’homme de la cave est enfin sorti à l’air libre. Elle téléphone à Michael et lui dit sans hésiter qu’elle ne reviendra pas à Londres. Le jour J. tant attendu arrive enfin. De longues files de votants, sur des kilomètres, se sont constituées dès l’aube devant les bureaux de vote. Kristien  de sa place aperçoit Anna et Caspel dans une rangée ; elle parcourt les interminables queues, discutant avec d’anciens militants de l’A.N.C, des camarades  des années de lycée. Elle organise les funérailles  d’Ouma Kristina dans le jardin et, à la levée du cercueil, elle s’aperçoit qu’il est vide. Les oiseaux amassés sur les tombes des ancêtres l’accueillent avec des piaillements et des froufrous d’ailes qu’elle ne leur avait jamais entendus. Jeremiah et Tui ont compris et s’attellent désormais à nettoyer la tombe, la dernière, de la Maison aux Oiseaux. Tandis que les élections mobilisent les médias et que les votants ne cessent de déferler vers les bureaux de vote jusque tard dans la nuit, Kristien a un mauvais pressentiment. Elle court vers la maison d’Anna, l’appelle, frappe énergiquement à la porte de sa demeure. Personne ne répond. Elle entre par une fenêtre restée ouverte. C’est la stupeur, l’horreur. Les trois enfants baignent dans une mare de sang dans une chambre et, à quelques pas, Caspel, la tête fracassée, tombé sur le ventre et, allongée sur son dos, Anna, inerte, une arme dans une main raidie, le canon enfoui dans sa tempe ouverte… Ce roman finit par deux images contrastées : le pays qui naît à la liberté avec la fin de l’apartheid et une famille, celle de Kristien qui perd son aïeule, sa sœur, son époux de Londres et son premier amour Sandile. Prendra-t-elle la place d’Ouma Kristina dans la Maison aux Oiseaux ? Ce beau et palpitant roman d’André Brink juxtapose deux récits ; l’un, celui de la parole de l’aïeule qui reconstitue, par la mémoire, les routes fondatrices de l’histoire de l’Afrique du Sud, par ses femmes ; l’autre, de sa petite-fille Kristien qui raconte son retour de Londres et ses espoirs nourris sur les premières élections multiraciales remportées par l’ANC de Nelson Mandela dont elle a connu, adolescente afrikaner, les figures emblématiques de ses compagnons de lutte auprès desquels elle a milité avec enthousiasme…. (Suite et fin)

Rachid Mokhtari

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