La guerre d’Algérie dans le roman policier français

Le Western, le Twist et la Romance

23 Aoû 2017
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La guerre d’Algérie alimente, en énigmes, le roman policier français dans ses différents genres : thriller, polar, Fleuve noir. La période prolifique de l’incursion de l’Histoire de la guerre est celle de ses dernières années marquées par la volte-face du général De Gaulle à son fameux » Je vous ai compris », les attentats sanglants de l’O.A.S et l’exode des pieds-noirs. Ces faits majeurs de la fin du conflit, ayant un contexte historique et politique, deviennent  des « faits-divers » à forts rebondissements dans plusieurs romans policiers d’auteurs confirmés dans ce genre littéraire qui, tour à tour, prend différentes teintes et tons parodiant le genre du film  « Western », à la Clint Estwood, le genre musical du « yé yé » français de la fin des années cinquante tel que vécu par les jeunes Français à Saint Tropez ou une romance poétique qui transforme un « fait-divers » qui aurait pu changer le cours de l’Histoire en une élégie romantique. Ainsi, quelques romans policiers se déclinent en trois versions : « western », « twist » et « poétique »

La version « western »
 
Dans “Les violents de l’automne” (Ed. Jigal, 2013), Philippe Georget fait de l’O.A.S. un jeu d’une intrigue policière teintée de poésie parodiant un vers du poète parnassien Paul Verlaine  évoquant un chant d’automne par « les violons » ; le mot  musical « Violons » substitué graphiquement par « Violents » renvoyant à la guerre. Le vers lui-même a servi de code  au débarquement des forces alliées en Normandie durant la seconde guerre mondiale. Règlements de comptes personnels ou revanche sur l’Histoire ? A Perpignan, en 2012, la police mène une enquête sur un triple meurtre commis sur d’anciens pieds noirs signé « O.A.S. ». A Alger, en 1961 – 1962, le commando Delta de la sinistre phalange  composée de Babelo, Sigma, Bizerte et Omega, sème la terreur dans les quartiers de Bab El Oued… Deux récits  s’alternent dans ce roman riche en rebondissements. Près de cinquante après l’indépendance de l’Algérie, les trois sinistres lettres « O.A.S » qui semaient la terreur dans les rues d’Alger, taguées sur les murs de Bab El Oued, deviennent à Perpignan,  la signature de trois meurtres sur d’anciens pieds noirs, inconnus des services de police. Les enquêteurs, perplexes, sont soudainement confrontés au passé de la guerre d’Algérie. Gilles Sebag, le personnage principal, chef du commissariat de police  ayant de l’expérience et surtout du flair, est confronté à cette série de meurtres signée « O.A.S. » :  celui  de Bernard Martinez, un vieil homme, vivant seul dans un modeste appartement,  un ancien pied-noir qui, après 1962, a exploité un petit domaine viticole avant de le vendre faute de ne pouvoir le rentabiliser. Quelques jours après, dans la région de Saint Cyprien (commune des Pyrénées-Orientales, station balnéaire)  un autre ancien pied-noir, riche industriel de son état est retrouvé assassiné dans sa propre voiture, apparemment attiré dans un guet-apens, une balle dans le coeur, une autre dans le tête, dans le même rituel de mise à mort que la première victime. Un autre ancien O.A.S., Maurice Garcin, octogénaire, signalé par sa famille atteint par la maladie d’Alzheimer, a quitté son domicile sans donner aucun signe de vie. Peut-on simuler cette maladie ? Les experts sont formels : non. Les inspecteurs chargés de l’enquête   se mettent sur les pas d’un ancien O.A.S. aux multiples identités : Sigma, alias Jean Servant, alias Juan Antonio Guzman, alias Manuel Estuban, ayant vécu à Marseille, en Espagne et domicilié en Argentine où vit sa petite-fille et où il a servi dans les groupes de l’extrême droite. Ainsi, la parenté des trois crimes, n’est pas seulement dans le mode opératoire de l’exécution par arme à feu, un Beretta ; elle est surtout par la signature laissée avec ostentation, comme un défi à l’Histoire, par le meurtrier : « O.A.S. ». Le tueur a laissé ses marques par sa méthode d’exécution : une balle au ventre et l’autre sur la tête et, surtout, une signature « O.A.S. » qui met les inspecteurs du commissariat sur la piste de cette organisation des ultras de l’Algérie française qui, au début des années soixante, refusent la volteface de De Gaulle, s’opposent à « l’autodétermination » en multipliant les attentats sanglants surtout à Alger sous la quarteron des généraux séditieux et un réseau de commandos fantoches dont « Delta » celui du sinistre lieutenant Degueltre (exécuté  le 6 juillet 1962 au Fort d’Ivry pour haute trahison).  Mais les pistes s’embrouillent. Deux récits s’alternent : celui de l’enquête qui se déroule essentiellement à Perpignan durant l’année 2012  et celui qui replonge, en direct, le lecteur, comme s’il y était,  dans la guerre d’Algérie, à Alger, durant la période  allant du 25 novembre 1961 au 22 mai 1962  où   quatre membres d’un commando O.A.S. portant tous des pseudonymes Babelo, Sigma, Bizerte et Omega, organisent des expéditions meurtrières. Ils mitraillent des travailleurs algériens, des passants, des familles, des pieds noirs sur le départ en métropole. Ils sèment la terreur. Le suspense qui tient en haleine le lecteur de bout en bout réside dans la relation complexe entre la fiction et la réalité historique, celle des pieds-noirs en l’occurrence : Entre Perpignan de 2012 et Alger de 1961/62, le lien est bien sûr établi par l’auteur qui tient le lecteur en haleine à la manière des films d’Alfred Hitchcock, jusqu’aux  dernières minutes du procès sur l’identité du meurtrier.   L’Histoire aura-t-elle le dernier mot ? Perpignan, du moins dans son commissariat de police, vit donc à l’heure de la guerre d’Algérie cinquante ans après sa fin. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit une affaire politique tant elle réveille, parmi la communauté pied-noir de la région qui a ses associations, sa stèle et son cimetière,  un passé enfoui dans les consciences. Mais, en cette rentrée automnale, l’actualité médiatique est entièrement accaparée par une météo exécrable, les inondations et l’entêtante Tramontane. Deux tempêtes s’abattent sur la ville : celle de la météo du ciel à laquelle sont habitués les perpignanais et celle de la météo de l’Histoire qui, au cœur de la ville, à sa périphérie et de plus loin encore, entre l’occitan et le catalan,  s’abat d’un bloc, surprend par son étrangeté, sa violence tranquille, programmée, celle d’un serial killer sorti d’une guerre coloniale dont les traumatismes continuent, cinquante ans après, d’aviver la mémoire des Français d’Algérie qui, vieillis, voient leur passé dépérir.  Dans l’autre récit, l’O.A.S. est en action dans les rues d’Alger. Babelo, le chef du groupe, sanguinaire, est natif de Bab El Oued ; Bizerte a vécu son enfance entre Alger et Tunis ;  Omega n’est pas défini tandis que Sigma est le seul du groupe à avoir, à Alger, une « famille », sa grand-mère qui l’attend tous les soirs, seule, dans son appartement  de Bab El Oued. Il ne peut la  laisser seule. Secrètement, alors que lui-même donne la chasse aux pieds noirs qui s’apprêtent à fuir Alger pour Marseille, il lui a réservé une place en bateau, on ne sait jamais.  Retenu par son aïeule, il ne participe pas à une mission diligentée par le chef du commando de l’O.A.S. : aller à Oran, attaquer une banque et revenir à Alger car l’O.A.S. a besoin d’argent frais pour assurer ses arrières. Ses trois   compagnons réussissent un gros coup mais, au moment où ils reviennent à Alger, les accords d’Evian sont signés, le cessez-le-feu est décrété et l’armée a repris le contrôle d’Alger. Babelo a senti le coup fourré de ses acolytes. Ils se sont évaporés dans la nature avec le magot. Il monte alors un stratagème laissant croire à sa mort   Sigma officiellement mort dans un café de Bab El Oued,  mitraillé par l’armée, refait surface un demi-siècle après les faits. Les inspecteurs retrouvent sa trace dans les papiers personnels de la deuxième victime. Il s’est juré de retrouver ses sbires qui l’ont trahi.
« Je suis venu te tuer », si cette phase sentence a fait trembler ses deux premières victimes, Oméga, alias Bernard Martinez et Bizerte, alias André Roman, sa troisième cible, Babelo, alias Georges Loret, l’accueille presque avec humour. Babelo est le plus coriace de l’ancien commando. C’est lui qui s’est octroyé la plus grosse part du magot de l’attaque de la banque d’Oran. Amateur des films wertern qui faisaient remplir les salles de Bab El Oued dont il est natif, Babelo ne semble pas surpris de la réapparition de son ex -homme de main du commando O.A.S. à la gâchette facile, émule des stars du Far West.
Dans cette région de la Catalogne, dans la province de Gérone, en Espagne, sur les terres de Salvator Dali,  deux hommes, vieillards revanchards, Babelo, quatre-vingts ans, Sigma, soixante dix ans, bien que plus atteint par la maladie, se font face et s’apprêtent à un duel digne des films western, qui prête à la dérision :
« Loret se lève avec lenteur. Malgré ses quatre -vingts ans,, il se tient bien droit. Sa main écarte le pan de sa veste et caresse l’arme qui patiente  coincée dans la ceinture de son pantalon. Les yeux de Jean s’allument. Il sourit :
Je vois que tu aimes toujours les westerns
- toujours
Le cinéma d’aujourd’hui ne t’en offre plus guère
C’est vrai. Mais nos années de jeunesse en ont produit tellement. Je m’en repasse un tous les vendredis soir. J’ai une pièce spéciale à la maison, un home cinéma avec un bon dolby stéréo.
 C’est super
Jean écarte à son tour le pan de sa veste. Son Beretta est prêt. (…) Jean agite les doigts de sa main déformée pour les détendre. Il doute de parvenir à les faire obéir assez vite.
Tu sais que John Wayne est mort depuis longtemps ?
Je sais. Gary Cooper aussi. Et James Stewart…
Grégory Peck.
Randolph Scott
Burt Lancaster
Alal Ladd
Kirk Douglas
Richard Widmak ».

Belle parodie d’une scène pathétique, risible, époustouflante, l’envers du western des durs à cuire de  Sergio Leone.  Babelo, alias Georges Lloret est tué à bout portant tandis que  Sigma, alias Jean Servant, blessé à l’épaule, arrive à quitter les lieux avant d’être arrêté par la police.

 La version  « Twist »   

Le roman  “Kabylie Twist”  (Ed. Gulf Stream, 2012), de Lilian Bathelot a pour cadre historique la guerre d’Algérie en sa période 1960-1962.  En cet été 1960, Richard, batteur d’un groupe de musique twist « les Fury’s » se retrouve appelé du contingent dans le Constantinois; Sylvie, sa petite amie, décide de s'installer à Djidjelli pour être plus proche de lui, pensait-elle.  Le twist est l’identité d’une jeunesse enivrée des images de la « nouvelle vague », nourrie au rêve américain où fureur de vivre se prononce «  À bout de souffle » à la James  Dean. Des idoles naissent chaque semaine et traversent les ondes comme des météores, pilotant des décapotables de sport, les pieds nus et cheveux au vent comme Evelyne. Saint-Tropez, la place des Lices, Françoise Sagan, Jean-Paul Belmondo, Les Chaussettes noires, Dick Rivers, les juke-box, les flippers, les scooters Lambretta, les blousons noirs, les petites robes en vichy, les bas Nylon et les vernis à ongle, les quarante-cinq tours et les scopitones,  les joies de l'automobile, du transistor… Les jeunes se révoltent contre la morale des vieilles barbes. Pourtant, dans cette ambiance de fête exubérante, des dizaines de milliers de jeunes français vont être envoyés en Algérie où les « événements » prennent une tournure de plus en plus sanglante durant les deux dernières années de la guerre dont c’est le cade historique du roman. Le batteur des Fury’s, Richard, devient un appelé du contingent et le 45 T Phillips n’est plus qu’un rêve brisé sur le port de Marseille où des milliers de jeunes français comme lui embarquent avec leur paquetage, vers un pays inconnu, une guerre inconnue pour une « Pacification », le « rétablissement de l’ordre »  leur a-t-on écrit sur le manuel du bidasse. Comment passer d’un monde artistique, de la création musicale, des instruments de musique aux instruments de la mort, des feux de la rampe aux feux  de la guerre, du Djebel, des ratissages ? Dans le même temps, à Oran, sa ville natale, un jeune inspecteur de police, Lopez, qui a grandi avec les petits arabes de son quartier, s’apprête à rejoindre son premier poste d’affectation dans le Constantinois au grand désarroi de sa pauvre mère qui s’est saigné les sangs pour lui assurer ses études jusqu’à l’obtention du bac philo. Par son côté légaliste, respectueux de la République, il  s’intéresse à une série d’attaques sanglantes contre des fermes de colons appartenant à des Français ; attentats attribués tout naturellement aux maquisards de l’ALN. Le jeune inspecteur, sitôt sa prise de fonction, soupçonne une toute autre réalité, sordide celle-là, impliquant des colons fortunés et leurs hommes de mains  dans ces attentats montés de toute pièce avec une facilité déconcertante en cette période trouble. Cette thèse lui vaudra des rappels à l’ordre par sa hiérarchie avant d’être dessaisi de son enquête à quelques mois du cessez-le-feu. Richard arrive lui aussi dans le Constantinois.   A son arrivée dans la caserne d’El Milia, le Ricky Drums de Saint Tropez, le batteur des « Fury’s », le groupe de Twist qui a cassé la baraque sur les scènes de Saint Tropez, découvre la réalité effrayante de la guerre lors des sorties de reconnaissance dans les djebels à bord de son tank mitrailleur baptisé Durandal. Un des jeunes fans, appelé du contingent, n’en croit pas ses yeux de revoir le batteur qu’il avait connu au Lulu’bar, avec Sylvie.  Et Sylvie dans cette guerre ? L’oubliera-t-il ?  Libre, jalouse de son indépendance, elle débarque à Alger, insouciante, en touriste grisée de paysages époustouflants et de soleils insolents. A bord de sa voiture décapotable rouge, elle fait le trajet Alger –Jijel et  prend ses quartiers à l’hôtel Casino avant de s’installer à la villa Thétis le mois de mars 1962. Elle ne fait pax trop d’efforts pour revoir son « Richard » qui crapahute dans les djebels où, par une nuit étoilée, il a le toupet d’organiser une petite fiesta d’un « twist improvisé » au grand étonnement d’un groupe de maquisards. Sur la plage, un matin d’été d’une clarté bénie des dieux, elle fait la rencontre du jeune inspecteur Lopez tandis que Richard, abandonné par sa propre armée, arrive in extremis à Alger où il prend le bateau de l’Exode.   
 
 
3. La version « poétique »

Dans  “Passé sous silence”  (Ed. Actes Sud, 2010), Alice Ferney fait-elle preuve de compassion pour Jean-Marie Bastien-Thiry, organisateur de l'attentat du Petit-Clamart qui faillit coûter la vie au Général de Gaulle le 22 août 1962 ?  Jean de Granberger ( alias De Gaulle) est narré dans son imposante stature de messie à la troisième personne, par un « Il » souverain et démiurgique, envoûtant et ineffable ; Paul Donadieu (Jean-Marie Bastien-Thiry) y apparaît tel une illustre victime à laquelle l’auteur s’adresse avec un « tu » intime et complice.  C’est dans cette altérité du « Il » puissant pour Jean de Granberger et du « tu »   de Paul Donadieu que réside la force esthétique et non point historique de “Passé sous silence” d’Alice Ferney. Un texte explosif de dialogues intérieurs, écrit en style indirect, comme une pièce de théâtre mettant en scène un duo silencieux au cœur de l’Histoire.  L’écart entre l’ « historique » et le « poétique » se creuse au fil du texte.   Tel le sphinx renaît de ses cendres, Jean de Granberger, de sa voix caverneuse, de ses bras immenses, de sa stature imposante – les qualificatifs et les superlatifs sont riches et variés dans le portrait statufié que l’auteure en donne, chargé d’admiration et de prosternation presque – sonne le tocsin, sort de sa retraite, ne s’avouant pas vaincu par l’oubli du pouvoir. Il en reprend les rênes,  d’autant plus fort qu’il en est l’incarnation. Paul Donadieu, lui, militaire discipliné et chrétien à l’excès, est transporté d’admiration pour le grand homme, déjà nourri de ses légendes par son père qui ne jure que par l’illustrissime Général. Dévoué, respecté de sa hiérarchie, Paul Donadieu a salué le retour du Sauveur, a acheté et peut-être lu avec frénésie « Les mémoires » écrites dans ce village à l’abri du vieux clocher. Pourtant, par cette admiration même, l’auteure, comme lisant dans ses pensées, projette Paul Donadieu dans   l’attentat contre Jean de Granberger qu’il a résolument et froidement planifié en toute conscience.  Un fait-divers aussi important soit-il devient rarement l’objet d’envolées lyriques. Ces trois versions « western », « twist » et « poétique » mettent la guerre d’Algérie, vue du côté français, dans l’épisodique et la romance. Suite et fin

Rachid Mokhtari

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